Outer space? Non, juste Outre-Sarine… Par Francis Kay Il se cache en Suisse tout un pan musical largement ignoré par les Romands. Une culture rock qui doit paraître à certains située dans l'outre-espace: celle de la Suisse alémanique. Voilà qui nous changera donc de l'agglomération lémanique (franco-valdo-genevoise, si vous préférez la version trendy), qui se plaît bien souvent à ignorer ce qui se déroule de l’autre côté de la Sarine. Petzi, l'association faîtière des clubs helvétiques indés, constitue pourtant un véritable outil d'informations et d'échanges entre les différentes régions linguistiques de la Confédération. Mais elle est surtout connue du public pour son service de billetterie électronique et son agenda consultable sur internet. Alors, au-delà du Stefan Eicher des familles, existe-t-il des groupes qui mériteraient de traverser le Röstigraben? Assurément. Le problème - du moins pour les trois qui vont être présentés - c'est que beaucoup d'entre eux ont accumulé une dizaine, voire une vingtaine d'années au compteur, sans pour autant augmenter vraiment leur audience. Faut-il en déduire qu'ils sont peu connus? Bien au contraire: tout comme Stefan Eicher, ces groupes squattent régulièrement les charts alémaniques mais n'ont jamais, en somme, dépassé le statut de gloires locales. Car au-delà de la Sarine et du Rhin, la concurrence musicale est rude, même en la limitant au marché germanique. Et l'on peut comprendre qu'en Allemagne – qui possède elle-même une scène musicale bien vivante - l'exotisme que constitue le rock en dialecte ne soit jamais parvenu à soulever davantage qu'un intérêt poli. De ce point de vue, peut-être faut-il alors reconnaître qu'aujourd'hui, l'avenir appartient davantage à une jeune chanteuse black telle que la zurichoise Namusoke ou sa compatriote Sophie Hunger, plutôt qu'à des musiciennes et musiciens, qui après n'avoir cessé de creuser le même sillon, ont maintenant atteint la quarantaine. Reste que ces derniers, aussi mythiques qu'actuels, gagneraient à être mieux connus des Welsches. Ne serait-ce que pour toutes les chansons en français de leur répertoire… Züri West Tout comme Stefan Eicher a vécu, avec son groupe Grauzone, le mouvement contestataire "Züri Brännt" de 1980, Züri West est un groupe qui a dû, lui aussi, essuyer les canons à eau et les gaz lacrymogènes lors des émeutes de 1986 en ville de Berne. Ce qui permet d'expliquer la boutade: les Bernois, effectivement, se perçoivent volontiers comme la banlieue ouest de la grande sœur zurichoise et nourrissent, à son égard, un ressentiment comparable à celui des Romands pour la capitale fédérale. Mais c’est sur un mode plus intime que Züri West pratique avec bonheur l'autodérision - trait commun à beaucoup de groupes germanophones- avec le Mundartrock (textes chantés en dialecte). Sur ce dernier point, ils doivent beaucoup à Mani Matter, troubadour bernois décédé en 1972 et objet de vénération chez nos voisins alémaniques. Ceci explique qu'ils aient repris plusieurs de ses chansons. Quant à leur popularité Outre-Sarine, elle est tout à fait méritée. Les Reines Prochaines Je connais peu de formations romandes ayant eu la fantaisie de choisir un nom en allemand (à part, peut-être, quelque obscur combo de grindcore…). L'inverse n'est pas vrai: les Reines Prochaines ne sont qu'un exemple à citer parmi d'autres. Mais celles-ci forment surtout davantage qu'un groupe: chacune de ces musiciennes exerce diverses activités artistiques. Elles ont d'ailleurs compté un temps dans leurs rangs la plasticienne Pipilotti Rist - plus connue, il est vrai, comme première directrice d'Expo 2002 que comme artiste nationale. Les Reines Prochaines traduisent en musique leurs créations visuelles – et vice-versa. Ce qui donne lieu à des concerts-spectacles "bigger than life", où le ton du cabaret indique en fait une connivence avec Stiller Has, autre groupe alémanique. La gaudriole n'empêche pas le féminisme trilingue des Reines Prochaines de ressortir avec force. La façon dont elles l'expriment est susceptible de choquer certains mâles, ceux-là même qui ne supportent pas Björk. Die Aeronauten Tout comme Les Reines Prochaines, les Schaffhousois de Die Aeronauten préfèrent au Mundartrock les chansons dans la langue de Goethe. Mais le sentiment prégnant de leur virilité déconfite les pousse plutôt à revendiquer un anti-intellectualisme subtil et raffiné. Le lien avec la diskurs-pop de la "Hamburger Schule" (Tocotronic) est donc évident, et c'est bien en Allemagne que Die Aeronauten a su obtenir un succès d'estime. Tout cela, néanmoins, ne nourrit pas son homme et c'est bien dommage: l'effort de chanter en français l'espace d'un album, sorti en 1997 (Extremadura, à écouter sur leur site officiel) n'a pas vraiment été récompensé et après avoir été lâchés par leur label allemand (L'Âge d'Or), les Aéronautes ont entamé une traversée du désert sur le front des maisons de disques. Donc un seul et chaleureux conseil: écoutez leur nouvel album autoproduit (hier:). Même si vous ne comprenez pas les paroles, elles passent toujours bien avec une bière à la main et un cervelas sur le barbecue.