FRENCH TAKE-AWAY Par Joanne Beaud et Gaspard Turin Mars 2005. Premier concert (déjà culte) d’Arcade Fire à Paris. A la fin du concert, le groupe sort dans la rue avec ses instruments et se met à jouer quelques morceaux, pour le public qui l’a suivi dehors, sous le regard des passants. Cet instant magique reste ancré dans la tête de Chryde (à droite sur la photo), le fondateur du blog musical la Blogothèque ( ). Des concerts impromptus en liberté dans la ville… l’idée prend forme. Ce sera finalement de la rencontre avec l’artiste Vincent Moon (à gauche sur la photo) que naîtront les Concerts à Emporter, qui ont fêté en mai dernier leur première année d’existence. 60 concerts, autant de moments uniques. Au Revoir Simone dans les rues de Brooklyn, leurs synthés sous le bras, ou Divine Comedy sous un saule pleureur en bord de Seine. Une alchimie qui prend à chaque fois. Le job d’une grosse équipe de pros ? Tout le contraire, comme l’explique Emmanuel, alias Manur, l’un des rédacteurs de la Blogothèque: «Vincent Moon est vidéaste et photographe depuis toujours, et c'est le seul semi-professionnel de l'équipe. C'est lui qui filme, qui monte et qui réalise (seul) les Concerts à Emporter. C'est lui qui en a tout de suite trouvé la signature graphique: le plan séquence, les gros caractères style Helvetica, la caméra qui s'enfuit à la fin… La prise de contact avec les artistes est menée conjointement par Vincent et Chryde; ce dernier se charge également de l'organisation et de la mise en ligne. Pour le reste, quand Chryde n'est pas disponible, nous (les contributeurs de la Blogothèque, ndlr) sommes plusieurs à nous relayer ponctuellement pour tenir le micro (littéralement) et faire les relations publiques avec le label, l'artiste...». La démarche, si elle est non-professionnelle, est certainement artistique. Sur un trottoir, dans un parc, dans une voiture, sous un pont, dans un bar, la ville n’est jamais qu’un simple décor. «Il nous paraît intéressant et moins artificiel de faire participer l'environnement (urbain) des Concerts à Emporter à la performance, de ne pas faire semblant que la cité ne fait pas de bruit, ne gêne pas, ne participe pas à la musicalité de l'ensemble. C'est pourquoi les Concerts sont montés avec le son ambiant, sans aucune post-synchronisation, et souvent ces prologues et épilogues purement sonores pendant les "génériques". L'enjeu, dans notre cas, devient d'avoir le meilleur son possible dans de telles conditions.» Doit-on parler d'une performance? Ou alors juste d’une capture de moments? « Un peu de tout ça. Il serait faux de prétendre que nous ne mettons rien en scène: il est évident que nous provoquons ces moments, que nous les encourageons même, en mettant les artistes à l'aise, en leur soumettant des débuts d'idée qu'ils s'approprient. Mais en définitive le vrai défi est de parvenir à capter la scène dans son ensemble, d'être prêt à saisir l'inattendu. C'est du témoignage et de la bousculade en même temps.» Des instants de poésie éphémère, anecdotiques parfois, racontés en détail sous la plume de Chryde, avec en parallèle les images de Vincent Moon. C’est cette grâce de l’imprévu qui plaît tant aux fidèles, toujours plus nombreux, des Concerts à Emporter. «Rien de tel que de se laisser surprendre, comme par les jeunes fans des Kooks, les initiatives d'Herman Düne ou tout simplement le mariage de la musique et de la ville qui continue son activité.» Des surprises qui continueront dans le futur: les liens avec d’autres blogs, notamment canadiens et américains, se développent, laissant présager plus de contacts avec les artistes d'outre-Atlantique. Et en août dernier a eu lieu la première Soirée à Emporter, auto-avouée «ivre, joyeuse et foutraque». La prochaine est déjà en gestation. On ne manquera pas d’y être. The National Start at War L’atmosphère exceptionnelle des concerts à emporter comme celui de The National repose sur une alchimie inexplicable. Le moment filmé est unique, il est un morceau de quotidien, comme tel à la fois prévu et imprévu. Comme on le vit, il nous échappe. Pourtant on sent une convergence des participants, une communion – et ce n’est pas un hasard si la sublime Start A War se joue ici autour d’une table à la fin du repas. Quelque chose se joue, là, de dérisoire et de capital à la fois. Arcade Fire Pas étonnant que le projet des concerts à l’emporter ait été initié par une performance inopinée des Montréalais. Ces grands travailleurs sont musiciens au monde, au point de ne pas voir de différence entre vie et musique. Ils jouent comme s’ils n’avaient pas de local de répétition, le confinement du monte-charge de l’Olympia pour Neon Bible ne leur fait pas plus peur que le bain de foule de Wake Up. Leur scène, c’est partout, et c’est ce qui nous touche dans leur musique. Grizzly Bear La caméra se balade dans un appartement, tourne, recule, rien ne se passe, puis soudain on entre dans une salle de bains où quatre types jouent. Le chanteur est dans l’ombre, la chanson n’est pas très ambitieuse, mais ces quatre gars la vivent avec une sincérité totale. La raison d’être des Concerts à emporter, comme celle de la musique populaire, est là, dans l’amateurisme de l’instant. Grâce aux chanteurs de salle de bains, pas aux rock-stars (qui de toute façon n’existent pas).