Techno Culture: le dernier mouvement underground Par Frédéric Bachmann Alors qu'on s'approche de la fin de la première décennie du 21e siècle, force est de constater qu'il lui a manqué un mouvement underground. Quel est le son 00's? Impossible à dire, tant les cartes sont brouillées: l'avant-garde et le rétro, l'indie et le commercial, tout est mélangé. La dernière grande utopie musicale remonte à la fin des années 80. C'est alors qu'émerge la techno culture, un mouvement qui s'est construit sur le rejet de l'économie néo-libérale et l'infraction, puisqu'on y pratiquait la libre circulation de drogues et la contestation de l’autorité (Etat, loi, travail). Dernière contre-culture du 20e siècle, il a pris le relais du rock – en train de s'essouffler dans les vapeurs de la no-wave – pour galvaniser la jeunesse en quête d'une mouvance identitaire. Retour sur un mouvement qui a symbolisé l'underground l'espace d'une décennie, avant d'entrer dans le mainstream à l'orée du siècle nouveau. Détroit: mort des machines, naissance d’un mouvement Vers la fin des années 60, à Détroit, la fermeture des usines General Motors, Chrysler et Ford (qui vont s’installer au Canada) à la suite d’émeutes raciales va précipiter la ville vers la décadence. A cela s’ajoute le départ du label Tamla Motown, le fleuron de l’industrie soul qui avait lancé Marvin Gaye, Stevie Wonder, Diana Ross et Georges Clinton. Et la crise pétrolière de 1973 qui pénalise considérablement l’achat de grosses voitures américaines. C’est ainsi que bon nombre d’habitants de Détroit s’exilent. Les immeubles du downtown sont abandonnés, détruits ou squattés. Alors que l’homme était aliéné par les machines de la puissance industrielle, il parvient à s’en libérer grâce à cette crise économique. De jeunes noirs diplômés mais sans avenir professionnel reprennent le contrôle de cet environnement hostile (Détroit est connue pour son taux de criminalité élevé) et utilisent des machines d’un autre genre pour expérimenter une nouvelle musique. Ces sons, qui s’inspirent des bruits de cet univers urbain composé de mécanique, d’industrie et d’électronique, vont naturellement s’appeler techno(logie). C’est ainsi que Derrick May, Carl Craig, Juan Atkins, Kevin Saunderson et Jeff Mills – fédérés par l'animateur de radio Electryfing Mojo – fondent The Collectiv Experimental Conspiracy. Mojo les influence à travers sa station WGPR, où se côtoient dès 1977 et sans hiérarchie des morceaux de funk et de krautrock. Le label Underground Resistence et les clubs Music Institute, Majestic et Motor – nés dans le sillage des Stooges, autres précurseurs underground – permettent à cette mouvance technoïde d’émerger. L'esthétique de ce mouvement n’est pas sans rappeler Dada: une image faite de collage, de bruitisme et de récupération. DJ culture Dans les années 70 à 80, le nord de l’Angleterre est affecté par une crise économique semblable à celle qu'a connu Détroit, conjuguée à une volonté de démantèlement du monde ouvrier et de la fonction publique par le gouvernement Thatcher. Les personnes touchées par la récession et la crise contribueront à construire une nouvelle forme de collectivisme avec l’acid house et la danse. Le début de ce mouvement, c’est le punk, qui s’est construit par le rejet du rock grand public, inclus la disco. La scène punk s’est développée dans les hangars abandonnés et les friches industrielles qui étaient devenus les fossiles de la révolution industrielle britannique. Comme le mouvement punk rejette la société dans son ensemble, il se développe en marge de la culture dominante, dans l’«underground». Mais ces musiciens vont progressivement employer des machines et des boîtes à rythme, comme Cabaret Voltaire ou Throbbing Gristle ou, du côté de Manchester, A Certain Ratio, New Order et T-Coy. Tous ces artistes s’inspirent des Allemands de Kraftwerk, véritable avant-garde de la musique électronique depuis les années 70 déjà! Il faudra encore attendre l’apparition du rap à New-York, construit sur la répétition d’extraits de musique soul (James Brown) et de P-Funk (George Clinton), pour qu'apparaissent les premiers maxis de house en provenance de Chicago. La house rejoint immédiatement la scène underground car elle est représentative de la culture gay minoritaire. C’est ainsi que le DJ fait irruption dans les clubs ou les «Free Parties» pour assembler les disques de house. Comme leurs cousins MC's qui pratiquent le scratch, les DJ's emploient des disques et des platines comme instrument de musique. Les premiers DJ's de house anglais étaient d’ailleurs d’ex-punks, comme Alex Patterson. L’amateurisme et le bricolage prôné par ce type de musique s’apparentent à la démarche punk du «Do it Yourself»: on fabrique sa musique à la maison en trois accords sans en avoir une connaissance académique. Avec la création de labels et l’avènement du DJ comme figure de la libre entreprise – à la fois musicien, diffuseur et marchand de musique – le mouvement techno gagne du terrain, d’abord aux Etats-Unis, puis en Grande Bretagne et en Europe continentale. Acid et Ecstasy La house annonce la mort du rock: les disques et les ordinateurs remplacent la guitare électrique, symbole des «guitares heroes» aux postures phalliques qui font désormais partie de l’establishment. Mais comme cette musique est rapidement absorbée par l’industrie du disque, des musiciens inventent un son encore plus subversif: l’acid house. A Guy Called Gerald, 808 State à Manchester et Nighmares on Wax à Sheffield suivent la démarche de Phuture en provenance de Chicago, qui est le précurseur de l'acid house avec son titre Acid Trax au milieu des années 80. Il crée ce son psychédélique en filtrant les fréquences et la résonance des sons rythmiques à l’aide du fameux synthétiseur Roland TB-303. Ce son s’accorde parfaitement à la consommation d’une nouvelle drogue découverte à la même époque: l’ecstasy. Rave L’interdiction d’ouvrir les clubs après deux heures du matin, décidée par le gouvernement Thatcher favorise également l’expansion des territoires hors-la-loi. Le commerce d’ecstasy dans les clubs et les «Free Parties» (ou Rave) font partie de cette économie parallèle. Au milieu de l’environnement néo-libéral de l’Angleterre conservatrice des années 80, la culture «ecstasy» crée une expérience collective, un monde en marge du système. Le mouvement techno et acid house devient l’antichambre du libéralisme, un monde où la morale est inversée et le travail remplacé par la danse. Les rassemblements se déroulent dans les lieux les plus improbables: dans des hangars, des usines, des forêts, des prairies, sous des autoroutes, dans des squats d’artistes. Manchester, Sheffield Manchester sera la première ville à développer la culture «clubbing». Elle devient Madchester, sous l’impulsion du label local Factory Records créé par Tony Wilson et Peter Saville (A Certain Ratio, New Order, Happy Mondays) et du club Hacienda. Du côté de Sheffield, c’est le label Warp qui développe la culture électro. Son créateur, Rob Mitchell, tenait un magasin de disque indie pop, mais les premiers maxis de house anglaise et les imports en provenance de Détroit ou Chicago lui attirent la clientèle DJ. Avec son réseau, Rob crée donc Warp, acronyme pour «We are Reasonable people». A entendre les groupes qui y figurent –Nightmares On Wax, Aphex Twin, Squarepusher, Autechre, Andrew Weatherall, Antipop Consortium, Jackson & His Computer Band ou LFO – on se rend compte de la dimension ironique de ce nom. A moins qu’il ne signifie «Weird And Radical Projects»(les versions divergent). Car les productions de ces extra-terrestres sont plutôt hors normes: l’utilisation de la technologie grand public (en l’occurrence la micro-informatique) est détournée pour en faire un outil de déconstruction musicale. La musique noise, expérimentale ou industrielle rencontre l’univers numérique. A terme, la volonté de diffuser cette musique à grande échelle conduira cependant Warp vers le déclin. Comme à chaque fois, aussitôt son succès avéré, la contre-culture est récupérée, refaite et absorbée par le mercantilisme de l’industrie du disque.