Petit suicide commercial entre amis Killing Joke, c’est un groupe londonien qui naît des cendres encore chaudes du punk, aux alentours de 1979. Parmi ses membres, on trouve le bassiste Martin Glover, surnommé Youth, futur producteur de U2, Depeche Mode ou The Verve, le guitariste Geordie, et surtout l’âme du groupe, le chanteur-claviériste Jaz Coleman. Ce dernier s’est rendu célèbre au cours des années pour ses sautes d’humeur, sa paranoïa, sa présence scénique indiscutable et son agressivité envers les journalistes. Killing Joke lui doit la dose de folie et de génie qui fonde leur musique, au croisement entre la new-wave et le heavy-metal. L’histoire du groupe commence avec les sorties successives de Killing Joke (1980) et What’s THIS for… ! (1981), deux albums tièdement accueillis par la critique, notamment à cause de la réputation sulfureuse des prestations scéniques du groupe. Le batteur Paul Ferguson les décrit comme une tentative pour restituer «le son de la terre en train de vomir». Dans les faits, la musique de KJ de l’époque se caractérise par un son de guitare abrasif, une voix belliqueuse, et des structures musicales héritées du punk, mais marquées par une lancinance incantatoire, c’est-à-dire rallongées au-delà des trois minutes et demie règlementaires de l’époque, qui (encore aujourd’hui, ironiquement) fixent le format de la chanson radiophonique. C’est l’époque où KJ invente, avec quelques autres (Wire, The Birthday Party, Joy Division dont ils assurent la première partie) le son «post punk» qui a permis l’éclosion de toute la vague new-wave, une musique à la fois dérangeante et hypnotique, nourrie d’une insatisfaction permanente et d’une sorte d’exaspération mélancolique. Mais le style de KJ est si singulier qu’il ne se satisfait pas d’un tel étiquetage. À l’époque déjà, leur son est l’un des tout premiers à préfigurer le modèle industriel, auquel Nine Inch Nails et autres Ministry donneront leurs lettres de noblesse. Ce qui fait l’intérêt de ces premiers albums, c’est justement le caractère profondément innovant de cette musique, de l’ambiance apocalyptique, complexe déjà, mais encore accessible à tous, qui s’en dégage. Sans cesser de faire évoluer sa musique au cours des années, KJ ne retrouvera pourtant plus cette fraîcheur, et tout porte à croire qu’après avoir inventé à la fois la new-wave et l’indus, il leur a fallu choisir leur camp. C’est chose faite, croit-on, en 1985, lorsque sort Night Time, petite mine de tubes dancefloor new-wave, encore emblématique aujourd’hui d’un certain son 80’s. Love Like Blood sera l’un des titres les plus programmés dans les clubs durant cette période, au même titre que Boys Don’t Cry de The Cure ou Heart Of Glass de Blondie. Mais aujourd’hui, on peut mesurer tout ce qui sépare le KJ actuel de cette incursion commerciale, qui ne sera pas renouvelée. En sortant en 1988 l’album Outside The Gate, Jaz Coleman commet un suicide commercial évident. Et c’est à partir des années 90 que le véritable choix stylistique de KJ s’impose, le metal-indus. Il faut dire qu’entre temps, le groupe subit de nombreuses mutations. Depuis longtemps marqué par la lecture d’Aleister Crowley et autres princes des ténèbres pour rock-star, Coleman développe une fièvre millénariste qui le pousse à s’exiler en Islande en 1982, pour s’y préparer à la fin du monde - inéluctable selon lui. Il persuade même Geordie de l’accompagner, mais tous ne le suivent pas dans son délire, et si sa crise prophétique a, depuis, été légèrement altérée par le fait que la fin du monde n’a (malheureusement) pas eu lieu, la structure de KJ s’en trouve modifiée. Au point qu’aujourd’hui, le guitariste et le chanteur sont les seuls membres originaux de la formation actuelle. A l'heure actuelle, KJ est avant tout un groupe de metal, avec à son actif quelques excellents albums – Pandemonium (1994), ou le récent Killing Joke II (2003) qui a vu le retour provisoire à la basse de Youth et la participation magistrale à la batterie de Dave Grohl, qui n’a sans doute pas dû se faire prier pour accepter de collaborer avec l’une des influences majeures de Nirvana. Pour l’anecdote, on rappellera au passage que Coleman avait collé un procès au trio de Seattle, l’accusant d’avoir volé le riff de Eighties pour écrire Come As You Are (c’est vrai qu’il y avait de quoi, mais la mort de Cobain en 1994 a effacé les ardoises). Il faut croire que ça les a réconciliés. Pour la réconciliation avec le grand public par contre, on n’y reprendra plus KJ, qui déploie aujourd’hui ses messes incantatoires à grand renfort de maquillages tribaux et de hurlements gutturaux, simagrées qui touchent un nombre fervent mais restreint de fidèles. Et on se prend à regretter un peu, malgré l’indiscutable qualité de leur musique, que KJ ait fini par sacrifier aux codes du metal un talent qui, exploité de manière moins élitiste, eût fait d’eux des Radiohead.