Avant, dans le rock, il y avait les "artistes" et il y avait les "groupes". Les premiers étaient clairement identifiables, à leur nom généralement, d’Elvis Presley à PJ Harvey, en passant par David Bowie ou Prince: l’œuvre résumée à l’individu. La rock-star et son ego surdimensionné étaient nés. Les seconds s’appelaient The Beatles, Led Zeppelin, U2, R.E.M. ou Radiohead; le rôle de l’individu y tenait une place plus diffuse, parfois soumise à des débats sans fin. On a ainsi voulu à tout prix starifier définitivement, avant-hier Lennon face à McCartney, hier Pete Doherty face à Carl Barât (toutes proportions gardées), déterminer à qui appartient le génie, forcément individuel, de l’écriture, sans tenir compte d’une dynamique collective d’écriture, de l’apport de l’histoire ou du contexte social… Au final, même si ces débats idiots ont lieu, le protocole d’organisation de ces groupes a toujours été assez clair quand il s’agissait de différencier qui s’y trouvait et qui aurait bien voulu en être. Le fameux symptôme du «cinquième Beatle», titre attribué à de multiples satellites des Fab Four, de George Martin au plus obscur roadie resté longtemps fidèle, est une blague: personne n’a jamais pu le revendiquer en vrai – c'est-à-dire en termes de royalties.Le cinquième hommeCette exclusivité dans l’appartenance au groupe s’est confirmée dans les années 80 et 90. Deux exemples: sur la tournée d’Achtung Baby, l’absence d’un second guitariste aux côtés de The Edge se faisant cruellement sentir, on en a rajouté un. Mais pas sur scène, non, sous la scène, jouant devant des moniteurs, à l’abri des regards du public et à son insu. Il n’aurait pas fallu qu’il soit dit que U2 n’était plus un quartet. Quant à R.E.M., les plus croulants d’entre nous se souviennent peut-être avec émotion du dernier concert qu’ils ont donné à quatre, à la patinoire de Malley en 1995, durant lequel le batteur Bill Berry s’est effondré, victime d’une attaque cérébrale, à la suite de laquelle il s’est prudemment rangé du circuit. Depuis, plus de batteur, ils sont trois sur les photos. Mais c’est curieux : malgré la parenthèse de Up (1998), on entend toujours très clairement de la batterie dans leur production… A 29 sur scèneAujourd’hui, cette distinction est toujours de mise pour certains "artistes" ou "groupes" –Gwen Stefani quittant No Doubt pour une carrière solo encore plus lucrative que la précédente, reste une démonstration de la réalité de ces deux entités. Mais les années 2000 auront été le théâtre d’un phénomène concurrent, celui des groupes-smalas. Ou comment faire de la musique à plusieurs, réunis sous la bannière d’un nom de groupe ou de label, à géométrie variable, voire incertaine. Certains de ces groupes sont encore peu connus du grand public, tels les canadiens de The Hidden Cameras (de 6 à 10 membres) The New Pornographers (plus ou moins 8 membres) ou les excellents Of Montreal, auteurs de l’un des meilleurs albums de 2007. Ces cas ne sont d’ailleurs pas les plus impressionnants en termes de personnel: The Polyphonic Spree, au plus fort de leur potentiel, comptent 28 membres, les incontournables (au propre comme au figuré) Arcade Fire 13 et, champions toutes catégories, les forcenés de I’m From Barcelona, à 29 sur scène, n’ont quasiment plus besoin de public.Un PACS musicalMais moins qu’une question de taille, il s’agit d’une forme de philosophie de la musique. Le titre de l’unique album de I’m From Barcelona s’appelle Let Me Introduce My Friends, le second Polyphonic Spree Together We’re Heavy (sans doute en hommage à quelques scènes effondrées sous leur poids); les foisonnants écossais de Belle & Sebastian ont pendant fort longtemps décliné de nombreuses propositions de concerts à l’étranger, ne pouvant se déplacer tous ensemble. Le groupe social devient plus important que la stricte collaboration musicale. Il s’agit aussi, pour beaucoup, d’un discours politique, bien que ces tribus musicales se défendent de recréer l’utopie communautariste et naïve des années 70. Toute la discographie d’un collectif comme Godspeed You! Black Emperor illustre cette conscience, à l’instar également du morceau-phare des Hidden Cameras, Ban Marriage, exemple d’une fronde anti-establishment et d’une vision de la société et de la musique qui s’entremêlent… Au point que le groupe-smala pourrait être au groupe classique ce que le mariage ouvert ou le PACS sont au mariage traditionnel. Evidemment, la question de l’argent entre en ligne de compte. Il est certain que de déroger à la règle du nombre défini de membres du groupe, pour les grosses machines à la Muse, Coldplay ou Weezer, c’est comme ouvrir le capital d’une entreprise: ça mène à la faillite. Question d’argent donc, mais pas uniquement: l’après Blur est un contre-exemple intéressant de redistribution identitaire du groupe pop-rock (les personnages animés de Gorillaz). Devant la popularité croissante de ce genre de collectifs, on peut légitimement se demander si l’on n’assisterait pas à la fin d’un règne: Is it the end of rock-stars as we know it? Si c’est de cela qu’il s’agit, en tout cas à sonotone, we feel fine.