Ecrire un dossier sur la musi?que italienne est un pari risqué, tant il est vrai que nos connaissances dans ce domaine se limitent souvent à quelques noms rattaché à la variété - que l’on tente tout aussi vite d’oublier - comme Zucchero, Gianna Nannini, Eros Ramazotti, Toto Cutugno, Umberto Tozzi, sans oublier Ricci e Poveri! Pourtant, il existe quelques auteurs-compositeurs-interprètes dignes de ce nom, qui se démarquent de la musique italienne que l’on connaît. Petit flash-back. Commençons par Adriano Celentano. Considéré comme le Elvis Presley de la chanson italienne, notamment pour le nombre de disques qu’il a vendus, il est l’un des premiers à avoir saisi l’importance de la musique rock anglo-saxonne et à l’avoir adaptée en italien. Si ses premiers 45 tours, faits de reprises de rock US connaissent peu de succès, à partir de 1959, ses chansons en italien trouvent leur public. Anti-héros transalpin Mentionnons aussi à la même époque le grand Lucio Battisti. De la même génération, il est pour sa part le représentant de la musique pop italienne, et son œuvre a marqué un tournant décisif dans l’histoire de la chanson transalpine. Se situant entre des groupes anglo-saxons comme The Animals et les grands noms du rythm'n blues, sa musique, très lyrique, emporte – Il Nostro Caro Angelo ou encore I Giardini di Marzo – pour autant que l’on baisse la garde et que l’on accepte de se laisser aller au romantisme de cet anti-héros, qui s’interdit dès 1972 toute apparition en public. A partir de cette date, il ne communique plus que par le biais de ses chansons. Il est cité par ailleurs par de nombreux artistes contemporains, notamment Sébastien Tellier qui dit rêver de composer une chanson comme Ancora tu, véritable bijou de pop italienne orchestrée, à l’effet imparable. Il est aussi repris par Fabio Viscogliosi sur son dernier album intitulé Fenomeno, et sur l’album Rocky (2001) des Married Monk, groupe dans lequel Viscogliosi joue et qui propose précisément une reprise de la fameuse chanson Ancora Tu. En abordant des thèmes comme les joies et les désillusions de couple, il prend le contre-pied des sujets de son temps, axés alors sur des questions plutôt politiques et sociales, comme chez Fabrizio De André. Surnommé le Bob Dylan italien, cet auteur-compositeur-interprète se fait connaître également dans les années 60. Accompagné de sa guitare, ce chanteur engagé aborde des thèmes qui ne se limitent pas qu’à l’amour, un pléonasme en matière de musique italienne! Dans ses textes, il prend la défense des exclus, des opprimés, des marginaux, il dénonce la guerre et défend une pensée anarchiste, comme dans Storia di un impiegato, album concept qui s’inspire de Mai 68 et de la contestation estudiantine. Dans les années 70, il enregistre un album, La buona novella, avec un célèbre groupe de rock progressif italien, PFM (Premiata Forneria Marconi). Ce groupe est le chef de file de ce mouvement en Italie à cette époque. La plupart des albums de PFM sont en italien avec quelques exceptions en anglais, ce qui leur permet un rayonnement sur la scène internationale, en particulier aux Etats-Unis. Florence, capitale de la dark wave Citons également AREA, groupe formé en 1972 avec comme leader et chanteur Demetrios Stratos. Leur premier album sorti en 1973, à la pochette saisissante, s’intitule ironiquement Arbeit Macht Frei. Mélangeant rock, jazz et recherches musicales, il constitue un véritable événement dans le paysage musical traditionnel italien: les textes et la musique se présentent comme radicaux et violents. Le groupe devient le porte-parole à la fois de l’avant-garde musicale et de l’extrême gauche italienne, participant à tous les rassemblements politiques. Mais, en 1979, la mort du chanteur met un terme à cette formation. La relève sera prise dans les années 80 avec Litfiba. Basé à Florence, lieu par excellence de la scène dark wave italienne, ce groupe est fondé par Gianni Maroccolo. Cet artiste est prolifique: il travaillera dès 1987 comme producteur, notamment pour Tuxedo Moon, Robert Wyatt ou encore Noir Desir et fondera en 2000 PGR (Per Grazzie Ricevuta), une autre formation où il poursuivra l’expérimentation musicale qui qualifie toute son œuvre. Mais, au sein de Litfiba, il n’est que bassiste et c’est le charismatique chanteur Piero Pelù au look sado-maso – il est vêtu de pantalons en cuir moulants et s’enroule dans des chaînes de métal sur scène – qui retient toute l’attention. On se souvient tous encore du concert mémorable de ce groupe de post punk italien au festival de Nyon il y a quelques années. Mais le départ de Maroccolo en 1989, qui se consacre à ses autres activités en parallèle à Litfiba et la mort du batteur l’année suivante d’une overdose durant l’enregistrement de leur album El Diabolo porte un coup fatal au groupe, qui a largement dépassé les frontières italiennes. Fabio Viscogliosi: digne héritier de Lucio Battisti Auteur-compositeur-interprète, Fabio Viscogliosi porte de multiples casquettes: en plus de jouer dans les Married Monk comme musicien, il participe à l’enregistrement de l’album de Yann Tiersen «Tout est calme», est dessinateur de bande dessinée et il vient de sortir son dernier album, Fenomeno (2007), après Spazio (2002). Ceux deux disques en italien, à la superbe pochette illustrée d’un âne – son animal fétiche qu’il met en scène dans ses livres publiés au Seuil ou à l’Association – dévoilent un univers très poétique. Fenomeno est un disque étonnant où des chansons uniquement instrumentales, comme Isola, Cascade, Gymnasium alternent avec des morceaux sur lesquels la voix de Viscogliosi se fait précieuse et sophistiquée. On aime ou pas. Mais, quand il propose une reprise de la magnifique chanson de Battisti, Il Nostro Caro Angelo, avec Amadeo Pace au chant, l’un des jumeaux du groupe Blonde Redhead, on ne peut résister à l’univers de cet italien vivant en France, qui compose dans la langue de Dante, tout en pensant aux Beach Boys, à Robert Wyatt et à Jonathan Richman…