C86: aux sources de l'indie-pop Par Francis Kay et Julie Zaugg C86: voilà un sigle pour le moins énigmatique. Il s'agit du nom donné à une cassette (support audio d'un autre siècle, il est vrai…) qui se trouve à l'origine de la révolution indie-pop. Distribuée par le magazine musical britannique New Musical Express (NME), elle en est venue par la suite à symboliser tout un mouvement musical. Sans ce mythique Graal, point de pop "anorak", un genre se référant au vivier des groupes écossais apparu dans les années 80. Petit rappel des faits. En 1986, le NME se proposait de refaire le coup de la cassette C81. Cette première compilation, fruit d'une collaboration avec le label Rough Trade en 1981, offrait un tour d'horizon de la nouvelle scène musicale anglaise. Mais cinq ans plus tard, la donne n'était plus la même: au sein du NME, la "bataille du hip-hop" faisait rage opposant les "pro" et les "anti" de ce nouveau style musical – autant auprès des journalistes que des lecteurs. C'est précisément à ce moment-là que sort C86. Il s'agit d'un véritable pamphlet musical. Car cette fois, les groupes qui y figurent ont été soigneusement choisis: ils jouent presque tous du rock de blanc, dans un registre pop- ou post-punk pour la plupart. Derrière la diffusion de cette nouvelle compilation se cache donc la volonté de contrer l'impact musical de Public Enemy ou Mantronix en Angleterre. La démarche peut paraître dérisoire, puisque la bataille se dissoudra bientôt d'elle-même, dans l'extase et les smileys des rave parties. "Cutie scene" Sauf que se déroule alors au même moment en Angleterre un phénomène culturel que met en évidence C86 et qui contribuera à assurer le rayonnement de la petite cassette. Sur la lancée de groupes comme Orange Juice, Josef K ou Aztec Camera et suivant l'exemple du label indépendant Postcard, certains groupes, tout en gardant l'attitude DIY (do it yourself) du punk, en ont rejeté ses aspects machistes, transposant leurs accords sur un son plus pop. Il semble même qu'une forme d'innocence - de retour en enfance - soit désormais recherchée. En parallèle, les fanzines commencent à se multiplier et servent de vecteur pour faire connaître ces groupes. La "Cutie scene" était née. Un petit monde qui fonctionne un peu en autarcie, à l'image de sa formation culte, The Pastels. Il n'en reste pas moins que, dès 1986, un producteur de génie avait déjà compris tout le potentiel à tirer de cette scène: Alan Mc Gee, le patron de Creation Records. Des héritiers Lorsque l'on parle du "son C86", on ne doit pas comprendre par là qu'il ne s'agit que de celui des groupes figurant sur la cassette. C'est bien le cas pour The Pastels ou Shop Assistants, mais ça fait peu pour les 22 morceaux de cette compil'… En revanche, The June Brides ou Jasmine Minks, qui n'y apparaissent pas, cultivent, à la même époque, une ouverture d'esprit identique, refusant d'endosser le rôle viril du rocker et ne se souciant pas des catégorisations musicales. Quant au son estampillé "C86", c'est The Sea Urchins - la première signature du label Sarah Records - qui l'étrenne avec le plus de conviction. Et dix ans plus tard, la scène continuait de faire des petits: le premier album de Belle & Sebastian est sorti en 1996 chez Jeepster. Un groupe qui incarne lui aussi à merveille l'esprit C86. Primal Scream Si vous voulez trouver un mec cool pour Kate Moss ou encore la formation dans laquelle joue actuellement Kevin Shields (ex-My Bloody Valentine), ne cherchez pas plus loin: bienvenue chez Bobby Gillespie, le leader de Primal Scream. Ce qu'ils font aujourd'hui n'a pourtant plus grand-chose à avoir avec la pop délicatement ouvragée de leur premier album, Sonic Flower Groove, sorti en 1987. À en croire Stephen Mc Robbie (leader des Pastels), la scène C86 doit beaucoup à Gillespie: "Nous venons d'Ecosse… Je n'ai jamais réussi à expliquer de façon rationnelle pourquoi la scène y est si vivante, c'est juste quelque chose qui s'est déclenché à un moment précis... Je crois que toute la nouvelle scène a débuté grâce à un club, le Splash One, tenu par Bobby et ses copains. Soudain, les gens ont été exposés à une musique qu'ils n'écoutaient pas avant et on eu envie de commencer des groupes." The Pastels Groupe apparenté à la pop "mignonne" ("twee"), les Pastels ont pourtant préfiguré un son bien plus brut, celui de la noisy-pop. Immédiatement reconnaissable à son timbre alangui qui déraille légèrement, le chanteur et âme du groupe Stephen McRobbie a inventé un son bricolé, qui oscille entre amateurisme génial et mélodies imparables. Aussi étonnant que cela puisse paraître, les bruyants The Jesus And Mary Chain y voyaient, en 1988, un grand frère. Jim Reid: "Les Pastels sont les seuls à qui nous pouvons être comparés." William Reid: "Au début, nous considérions Stephen comme une vraie pop-star, car il avait déjà fait des disques. Nous nous sommes influencés mutuellement, notre groupe a grandi en aimant la musique des Pastels et vice-versa." Strawberry Switchblade Autre bienfait que l'on a pour habitude d'attribuer au "mouvement" C86 : la féminisation des groupes. Réalité ou pas, ce qui est certain, c'est que Strawberry Switchblade, seul groupe strictement féminin de cette "Cutie scene", en est surtout devenu le martyr. À leur propos, toujours Jim et William Reid: "Elles étaient sublimes, leurs chansons étaient fantastiques. Mais elles ont vite sombré après avoir voulu jouer le jeu de leur maison de disques." Side one Primal Scream - Velocity Girl The Mighty Lemon Drops - Happy Head The Soup Dragons - Pleasantly Surprised The Wolfhounds - Feeling So Strange Again The Bodines - Therese Mighty Mighty - Law Stump - Buffalo Bogshed - Run To The Temple A Witness - Sharpened Sticks The Pastels - Breaking Lines Age of Chance - From Now On, This Will Be Your God Side two The Shop Assistants - It's Up To You Close Lobsters - Firestation Towers Miaow - Sport Most Royal Half Man Half Biscuit - I Hate Nerys Hughes (From The Heart) The Servants - Transparent The Mackenzies - Big Jim (There's no pubs in Heaven) bIG fLAME - New Way (Quick Wash And Brush Up With Liberation Theology) Fuzzbox - Console Me McCarthy - Celestial City The Shrubs - Bullfighter's Bones The Wedding Present - This Boy Can Wait