De toute évidence, Robert Smith appartient à une espèce tim-burtonienne rare qui a refusé de grandir. Personnalité tout à la fois forte et pudique, jouant de sa timidité, il mène sa barque comme il l’entend. Ce corbeau passionné de littérature (Baudelaire, Camus, Kafka) comme de foot, dont on affectionne (ou pas) le visage de clown espiègle, le rouge à lèvres, les cheveux crêpés et les godasses d’éternel adolescent, reste un personnage hors du commun, qui sait cristalliser la noirceur de l’âme et générer l’extase parmi ses fans dans des concerts interminables. Ainsi, Robert Smith et The Cure sont, malgré les années, indissociables d’un univers musical propre, référence incontournable de nombreuses formations actuelles de premier plan (de Bloc Party à Arcade Fire, en passant par The Rapture, Foals, The Organ, Interpol ou Mogwai pour n’en citer que quelques unes). Petit tout d’horizon d’une carrière so elegant. L’avant Cure Robert James Smith, né à Blackpool, est le troisième d’une famille de quatre enfants. En 1973, alors âgé de quatorze ans, il joue de la guitare avec son frère Richard, sa sœur Janet et quelques amis dans un groupe appelé le Crawley Goat Band – du nom de la ville du Sussex où ils résident – et dont la notoriété ne dépassera pas le cercle de ses potes. Dans la foulée, Robert Smith monte avec des camarades de collège une autre formation simplement appelée The Group. A la fin de l’année scolaire, sous le nom de The Obelisks, elle donnera son unique concert au sein même du collège. C’est en 1976 que Robert Smith forme Malice, qui sera rebaptisé Easy Cure l’année suivante. Après plusieurs changements dans le personnel du groupe, la formation se stabilise en un trio composé de Robert Smith (compositeur et guitariste), Michael Dempsey (basse) et Lol Tolhurst (batterie), et adopte définitivement le nom de The Cure. Du post-punk à la cold wave Le groupe sort en 1979 son premier album, Three Imaginary Boys. Le son post-punk de l’album garde aujourd’hui encore une certaine fraîcheur. Sur la pochette, un décor un peu prolo (réfrigérateur, aspirateur et lampe de salon) se substitue à la traditionnelle photo de groupe, illustrant peut-être la timidité du trio. Pas encore d’accoutrement fantaisiste à l’ordre du jour, à l’exception de perfectos et de jeans moulants. L'année suivante, le groupe sort Seventeen Seconds, dominé par la mélancolie et un son ouaté. Le single A Forest reste aujourd’hui l’un des rappels les plus attendus des fins de concerts. S'ensuivent deux autres volets de ce que les fans ont nommé la "trilogie" du groupe: Faith (1981) et Pornography (1982), albums extrêmes et écorchés, constituant le terme de la période la plus sombre de la discographie du groupe, avec une série d'authentiques chefs d'oeuvre emblématiques: M, The Drowning Man, A Hundred Years ou Siamese Twins. Compromis pop et curisme flamboyant Comme pour abjurer ces années d'une infinie noirceur, marquées par les excès en tous genres, le groupe s'engage alors dans une période résolument pop et exotique avec des albums comme The Top (1984) et The Head On The Door (1985), véritables kaléidoscopes contenant des classiques tels que Shake Dog Shake (l’un des morceaux préférés de Robert) Close To Me et In Between Days. Cette année-là les musiciens, affublés de robes à fleurs et font exploser l’audience chez Drucker, en chantant ostensiblement en play-back. On assiste à un nouveau phénomène dans les cours des lycées: les «curistes»; ados vêtus de longs manteaux noirs informes, de Doc Martens, les cheveux en pétard et grimage noir sous les yeux. Robert Smith devient une icône – on est en pleine Curemania. En 1987 sort le double album Kiss Me Kiss Me Kiss Me, aux mélodies plus orientales et sophistiquées. Le tube Just Like Heaven servira d’instrumental du générique à l'émission mythique Les Enfants du rock. L'album suivant annonce ce qui demeurera pour beaucoup leur «dernier» chef d'œuvre: Disintegration (1989). Un album au son fouillé et qui fait la part belle aux claviers. Il est aujourd'hui considéré comme l'un des disques les plus emblématiques du son new-wave de la fin des années 80. Succès populaire et incompréhension Wish suivra trois ans plus tard, résolument pop-rock et où la new-wave n’existe plus que sous forme cosmétique. Il est, à ce jour, leur plus grand succès, ayant atteint pour la première fois dans l’histoire du groupe la 1ère place en Angleterre et la 2ème place aux États-Unis. Le dixième album studio du groupe, Wild Mood Swings, sera un échec cuisant (à la fois commercial et d’estime), peut-être en raison d’un changement de ton avec des refrains naïfs et une instrumentation trop dépareillée. L’absence de Boris William y est aussi pour beaucoup – la batterie passe alors aux mains de Jason Cooper, au jeu moins puissant. Années 2000: fin annoncée ou véritable cure de rock? Pour entamer l’an 2000 sort Bloodflowers, un album sombre qui retourne aux sources, avec de belles chansons glaciales et interminables, mais qui se mure un peu trop dans son univers cloisonné. Enfin en 2004, paraît The Cure, loin des épaisses brumes vespérales, avec un son différent, plus rêche et aux guitares biseautées. Le groupe s’est payé les services du métallurgiste en série Ross Robinson (Slayer, Korn), fan de la première heure, qui désirait les produire. En 2005, Roger O’Donnell et Perry Bamonte quittent le groupe et Porl Thompson revient une nouvelle fois. En 2007, The Cure reprend le chemin des studios et se lance dans la réalisation d’un 13e album, 4:13 Dream qui sort aujourd’hui après quatre singles sortis le 13 de chaque mois (superstitieux, Robert?). Pour le dark album, sur lequel devraient figurer les morceaux plus sombres issus de ces dernières sessions d’enregistrement, il faudra certainement patienter jusqu’aux 50 ans du père Robert, en 2009. Mais quand on sait que 4:13 Dream devait initialement sortir en 2006, il vaut peut être mieux ne pas trop s’avancer… Hors temps et hors normes Depuis ses débuts, The Cure véhicule l’idée qu’il est possible de se maintenir à un certain niveau de popularité sans se soumettre aux modes et aux diktats des maisons de disques. Il demeure un groupe à part, qui a tout connu, de la marginalisation des débuts à la sanctification des années 80. Il reste le maître incontesté dans l’art de faire affleurer les émotions les plus noires et désespérées (Pornography, Faith). Malgré de multiples incursions pop incongrues et hors sujet pour certains (The Top, Wild Mood Swings), et malgré le fait que d’autres considèrent que les derniers albums en date ne dévoilent plus qu’une sinistre caricature de ce que le groupe fut à ses débuts, il faut se rendre à l’évidence qu’après 30 millions d'albums vendus et une carrière entamée il y a plus de 30 ans, The Cure conserve une aura quasi intouchable alors même que la plupart des groupes de cette époque (The Smiths, The Clash, Siouxie & The Banshees) se sont éteints. Malgré quelques erreurs de parcours, The Cure reste LE groupe le plus influent de ces vingt-cinq dernières années, une référence solide dans le monde de la musique, qui a su durer en explorant des univers différents comme la cold wave, l’indie et la noisy-pop. Il est l’une des rares formations qui continue de fédérer des millions de fans fidèles à travers le monde – même si ceux-ci commencent à perdre quelque peu leurs cheveux. Rendez vous sur le site du NME pour participer à l’élection de l'Ultimate Frontman de tout les temps (http://www.nme.com/index.php?class=rate&ratename=greatestfrontperson). En bref, élisez le plus grand leader de groupe de rock du monde. Au dernier pointage, Robert était en tête devant Liam Gallagher d’Oasis, John Lydon des Sex Pistols et John Lennon des Beatles. Et ce n’est peut-être pas le fruit du hasard… LE PETIT ROBERT DE SMITH • Seul membre original du groupe. • Ses cheveux ont subis de terribles tortures capillaires, mais Robert s’en fout, puisqu’aucun membre de sa famille n’est chauve. • Robert Smith déclare au sujet de sa femme Mary : «je me demande comment quelqu’un peut supporter ce que Mary a supporté. Elle doit avoir une capacité extraordinaire à m’aimer, qui dépasse de loin n’importe quoi et souvent j’ai l’impression de ne pas le mériter». • Même si vous pensez que Robert Smith vous a peut-être remarqué au premier rang, oubliez, il est complètement bigleux! • Robert Smith a été végétarien, mais ne l’est plus depuis le jour où Morrissey a lancé son Meat Is Murder; «Je me suis offert un super tournedos avec des frites et j’ai trouvé ça délicieux!» • Robert Smith sauve le monde en 1998 dans un épisode de la série South Park ! «Depuis, je suis devenu un véritable héros auprès de mes nièces et de mes neveux». • Sport favori pratiqué par Robert Smith: le billard et le ping-pong • Sport favori non pratiqué par Robert Smith: le foot • Robert Smith parle pour la première fois de la réalisation d'un album solo en 1988 juste avant la sortie de Disintegration. Il confirmera l’existence d’un album solo régulièrement. On l’attend toujours! • Robert Smith a pensé arrêter plusieurs fois le groupe après les albums Pornography, Disintegration, Galore et Bloodflowers. • Les groupes avec lesquels Robert Smith a eu quelques altercations: The Smiths, Depeche Mode et Simple Minds. • Premier disque acheté: Ziggy Stardust de Bowie • Groupe préféré de tous les temps: Joy Division et ces dernières années: Mogwai • Groupe détesté: Sisters Of Mercy « Refuser de grandir, c'est comme refuser d'accepter ses limites. C'est pour ça que je ne pense pas qu'on grandira un jour. » (Robert Smith, Melody Maker, 1992)