A la base, les mots "rock" et "chrétien" n'auraient jamais dû se retrouver dans la même phrase. Robert Johnson n'a-t-il pas vendu son âme au diable dans les années 30 pour nourrir son amour de la guitare? Les déhanchements suggestifs d'Elvis Presley n'ont-ils pas été assimilés à l'oeuvre de satan à ses débuts? L'un des plus grands tubes des Rolling Stones ne s'intitule-t-il pas Sympathy For The Devil? Ces quelques éléments auraient dû suffire pour tenir les grenouilles de bénitier durablement à l'écart du rock'n roll. Mais il n'en a rien été. Le rock chrétien trouve sa première incarnation à la fin des années 60 avec disque Electric Liturgy de Mind Garage en 1969). Mais le genre n'a véritablement explosé qu'au milieu des années 90. Des formations comme Jars Of Clay, Audio Adrenaline ou Relient K ont alors fait leur apparition, se revendiquant explicitement d'un héritage chrétien. Mais on est encore bien loin d'une quelconque originalité. Ce rock FM plutôt fade fait penser à une communauté de jeunes évangéliques s'encanaillant avec des guitares électriques, un verre de jus d'orange à la main. Il faudra attendre les années 00 pour voir apparaître des formations qui, bien que comprenant des membres ouvertement chrétiens et incluant des thèmes issus de l'évangile dans leurs paroles, ne se définissent plus uniquement par leur appartenance religieuse. Ils vont parfois jusqu'à refuser l'étiquette de "rock chrétien", conscients que cela risque d'aliéner une partie de leur public. Parmi ceux-ci, on trouve Sufjan Stevens, Pedro The Lion, Paramore, Anathallo, The Mae-Shi, Menomena, Joy Electric, The Elms, The Polyphonic Spree, Half Handed Cloud, The Death Vessel ou The Innocence Mission. Une profusion qui a donné naissance au terme "chrindie", contraction de "christian" et "indie". S'éloignant encore davantage de leurs racines chrétiennes, certaines formations n'en ont conservé qu'une certaine vision du monde, qui imprègne toutefois profondément leur musique, à l'image de Kings Of Leon, qui disent avoir été influencés à part égales par leur père pasteur pentecôtiste et leur amour du whisky, ou de Cold War Kids, qui ont tous fréquenté une université chrétienne mais affirment s'être distanciés de leur foi. Enfin, une dernière catégorie de groupes est appréciée des évangéliques sans pour autant y adhérer eux-mêmes, comme The Arcade Fire, Fleet Foxes, Death Cab For Cutie, Mates Of State et …U2 (voir le blog http://boredagainchristian.com, à cet égard) En parallèle à ces musiciens qui font le pont entre l'évangile et le rock, les groupes plus "classiquement" chrétiens continuent d'émerger. Cantonnés aux labels (Tooth and Nail Records ou Facedown Records), aux radios et aux top 50 qui leur sont spécifiquement dédiés, ils ne sont que peu connus en dehors de leur communauté et s'emploient surtout à perpétuer l'héritage planplan de leurs prédécesseurs des années 90. Parmi ces derniers, on compte The Fray, Switchfoot, Anberlin, Stellar Kart ou Underoath, le plus connu étant sans doute Evanescence. Si l'amateur de rock de base peine à comprendre ce besoin d'associer religion et musique à guitares, il n'en reste pas moins qu'une partie de ces groupes a produit des disques très intéressants. Tour d'horizon des principaux protagonistes. Joy Electric Projet solo de l'Américain Ronnie Martin, Joy Electric ravira les fans de Depeche Mode. Cette pop électronique, qui s'appuie sur les synthés au son vintage, est remplie de références explicites à la foi chrétienne de son auteur. En 1999, il va jusqu'à sortir un album appelé CHRISTIANsongs et contenant des chansons aux titres comme Lift Up Your Hearts, Make My Life a Prayer ou True Harmony. Pedro The Lion Groupe centré autour de David Bazan, Pedro The Lion oscille entre songwriting mélodique et brûlots saturés, ce qui lui a valu l'étiquette de "slowcore". Subtiles, les paroles s'attachent à défendre la foi en tant que telle, tout en critiquant la religion comme système organisé. Ainsi sur Foregone Conclusions (tiré de l'album Achilles Heel sorti en 2004), on entend David Bazan susurrer "You were too busy steering the conversation toward the Lord/ To hear the voice of the spirit begging you to shut the fuck up". Le groupe s'est séparé en 2006. Menomena Pop brouillonne et géniale, la musique de Menomena mêle les mélodies simples et immédiates aux arrangements complexes qui font la part belle aux boucles et aux rythmiques déstructurées. Un peu Arcade Fire, un peu Animal Collective. Les références religieuses directes sont rares chez ce groupe qui se décrit comme "chrétien mais pas Chrétien", mais l'intention y est. L'album Friend And Foe (2007) est ainsi traversé par la thématique du sacrifice et de la retenue, deux valeurs indissociables de la foi, selon la formation de Portland, Oregon. Half Handed Cloud Projet du Californien John Ringhofer, Half Handed Cloud tire son nom de l'ancien testament. Les références ne s'arrêtent pas là. Cette pop aérienne aux accents folk est une ode à la bible. D'une naïveté confondante, les paroles ne doivent toutefois pas dissimuler la qualité musicale de l'ensemble. Et il y a quelques traits d'humour comme sur Those People We made? We Love 'Em!, une évocation bizarroïde de la Création. John Ringhofer collabore fréquemment avec Sufjan Stevens, une autre valeur sûre de la folk chrétienne. Anathallo A première vue, Anathallo a tout de la communauté hippie: composé de sept membres, qui jouent tous les instruments les uns des autres, le groupe tire son nom d'un mot grec qui signifie "être en fleur". Dans les faits, on est plus proche de l'école du dimanche. En témoigne le magnifique album Canopy Glow, sorti à la fin de l'année dernière, qui a été enregistré dans une église et dont les paroles sont presque exclusivement dédiées à la gloire de Dieu. Un extrait: "In the time of Your favor and in Your great love rescue me with Your sure salvation."