Une bande de copines Par Gaspard Turin Au Rocking Chair de Vevey, la soirée du 16 novembre dernier, comme beaucoup de celles dont Electrelane aura partagé l’affiche, promettait un programme «filles du rock». Promesses tenues, puisque le quota de personnel féminin sur scène était effectivement de plus de 90% (l’intrus était le batteur de Toboggan, et il faisait pas le mariolle). Une étiquette féminine qui paraissait donc, sur le papier, plutôt pertinente. Quand The Delilahs sont arrivées sur scène, nous étions plusieurs à nous dire qu’en effet, voilà un groupe de filles qui font du rock. C’est même leur but, de faire du rock de filles, un peu comme ce groupe de barbies rebelles que joue Lindsay Lohan avec ses copines punkettes dans Freaky Friday, ce film où une mère et sa fille échangent leurs personnalités pendant une journée. On tape sur une batterie, on fait du rock, index et auriculaire levés! Et en plus, on a des décolletés, eh, trop fun! Tout ça sur 40 longues minutes de gimmicks éculés, les guitares bien bas sous les hanches pour laisser voir les boucles des ceintures D&G. Ennui profond. Filles du rock Et puis Electrelane sont arrivées sur scène, sans décolletés, sans attitude ni chorégraphies, en pulls et jeans. Sans bottes vintage ni power chords, sans slogans féminisants mal à propos; la coupe de cheveux improbable, la guitare mal assortie. Mais après quelques notes se met en place, comme par enchantement, une géométrie musicale unique, sorte de chaînon manquant entre The Ex, Sonic Youth et Stereolab, et on comprend que l’intérêt que suscite ce groupe réside ailleurs que dans l’imagerie rock’n’roll cool ou dans un statut de filles du rock. "C’est l’une des questions qu’on nous pose souvent, alors qu’elle n’a pas vraiment d’intérêt pour nous, résume Ros, la bassiste. On est juste une bande de copines". Retour aux bancs de la fac Et justement, l’ambiance entre les quatre jeunes filles semble au beau fixe, alors même que le groupe vient d’annoncer sur internet sa séparation. En coulisses, tout en pliant elles-mêmes les t-shirts du merchandising, c’est en chœur qu’elles assurent ne pas se séparer par désaccord personnel. Emma, la batteuse, se permet même d’ironiser: "Non, en fait on se déteste!", preuve s’il en était besoin de l’absence de pression qui accompagne cette rupture. Pourquoi alors arrêter l’aventure Electrelane, après quatre albums à la fois expérimentaux et cohérents, qui leur aura conféré une identité et une crédibilité non négligeable? Pourquoi cesser d’exploiter un nom qui commençait justement à se vendre? Simplement par probité. Les quatre copines ont décidé de tourner la page, d’aller voir un peu ailleurs, de rejoindre leurs boyfriends et girlfriends, qui à Chicago, qui à L.A., de se consacrer à des projets solos ou… de reprendre des études. C’est le cas de Ros et de Verity (chant, clavier, guitare), dont on a tendance à sous-évaluer le temps qu’elles auront consacré au groupe. «Cela fait dix ans que nous jouons ensemble!» précise cette dernière (précision nécessaire puisque l’inaugural Rock It To The Moon ne sortait qu’en 2001 et n’était pas distribué chez nous). Dix ans: autant dire, en considérant leurs âges plutôt jeunes, qu’il y avait donc là du temps à rattraper. Le rock ne fait plus de stars Tourner la page, passer à autre chose, tout le monde le fait à un moment ou à un autre de sa vie. L’attitude des quatre Anglaises est sans doute exemplaire dans le monde du rock – au sens large – d’aujourd’hui: on y voit de plus en plus de groupes et d’artistes émerger, souvent par leurs propres moyens, selon un mode de consécration qui navigue très généralement entre l’ultra-confidentiel (12 personnes aux concerts) et la notoriété honorable de ceux qui sont sortis de cette confidentialité (500 personnes aux concerts). Electrelane a connu ces deux pôles, et témoigne aujourd’hui d’une forme de banalisation – saine – du métier d’artiste rock. Le temps des grandes carrières et des grandes stars se termine. Ceux et celles qui bénéficient encore de ce statut aujourd’hui sont soit des dinosaures vivant sur leur gloire passée, soit des combos d’Anglais acnéiques dont les lauriers qui les couronnent changent de tête tous les mois, soit des cas particuliers et rares de génie qui emportent l’adhésion générale malgré leur bizarrerie (PJ Harvey, Arcade Fire, The White Stripes, par exemple). L’immense majorité des artistes doit aujourd’hui composer avec une absence quasi totale de starification, ce que les filles d’Electrelane semblent avoir intégré comme donnée de base pour faire leur musique. Fantaisie militaire Les Electrelane quittent donc la scène comme elles y étaient entrées: sur la pointe des pieds, avec cette curieuse timidité inflexible qui n’appartient qu’à elles, une sorte d’engourdissement à la fois martial et onirique (une fantaisie militaire, aurait dit Bashung). Elles nous laissent une musique en hésitation constante entre l’austérité et le délire, capables de passer d’une chanson à l’autre sur un même disque en alternant l’immédiatement intelligible et l’expérimentation quasi doctrinale (en l’occurrence les chansons Bells et Two for Joy sur l’album Axes); une musique toujours aussi abrasive à la trentième écoute qu’à la première. Et au vu de la simplicité qui les unit, sur scène comme pour la gestion de leur carrière, il est fort plausible de les voir un jour se reformer, sur le même ton badin.