Golden Boy Par Gaspard Turin Difficile de ne pas le savoir, le nom du vainqueur de la Nouvelle Star. Pas un organe de presse qui ne s’en fasse l’écho, et jusqu’aux plus sérieux d’entre eux (dans l’ordre de sérieux, Les Inrockuptibles, Le Matin, Libération, Le Temps, sonotone.ch). Même Perez Hilton, le bloggeur de potins sur les stars le plus célèbre des Etats-Unis, en a parlé. On peut s’interroger sur un tel engouement journalistique et populaire, alors que le phénomène de la télé-réalité n’en est plus un depuis belle lurette – depuis qu’il est devenu quasi-impossible de trouver un prénom pour son enfant sans qu’il soit pris par l’une ou l’autre de ces vedettes insipides (Christophe, Ophélie, Loana, Grégory…). Julien, Doré de son patronyme (il est, accessoirement, l'arrière-arrière-petit-neveu de l’illustrateur du 19e siècle Gustave Doré), le portera bien, ce nom, si sa victoire du 13 juin en finale de l’émission de M6 lui prodigue effectivement la gloire et la fortune promises. Mais ce mot de star porte de plus en plus mal son nom, édition après édition, et du Périgord au val d’Annivers, il n’est pas un foyer qui ne soit désormais conscient de la précarité de ce rendez-vous post-finale (que la pseudo-star soit Nouvelle ou issue de l’Academy). Un réveil difficile, où le vernis des couronnes se craquelle sous l’évidente médiocrité du programme concocté pour nos naïfs winners par Universal Music. Au point que les chaînes qui les lancent - pas bien loin - parviennent ensuite à exploiter, avec une mauvaise foi formidable, la chute de leurs ex-poulains à travers des reportages sur le mode «que sont-ils devenus?» Ben magasiniers, chômeurs, présentateurs météo, la routine, quoi. Volonté de contrôle Julien, comme tous les foyers de France et de Navarre, sait cela. C’est pourquoi tout, dans son attitude, témoigne d’une volonté de contrôle. Contrôle sur son look indie, sur ses arrangements, ses tatouages décalés - dont un dédié à l’homme de lettres français Jean d’Ormesson -, son futur musical. Ceux qui savent tout ça par cœur aussi, ce sont bien sûr les quatre inénarrables membres du jury, pour qui le jeune homme est un cadeau du ciel. Pas parce qu’il sait mieux chanter ou interpréter, pas parce qu’il aurait plus spécialement une carrure de vedette: parce que, dans la mise en scène spécialement ridicule qui voit les jurés adopter une posture indépendante (et y croire) face à la prod qui n’a rien compris à la sensibilité d’un vrai artiste, Julien joue un rôle qui légitime le leur. Tous, vaguement au courant de l’aspect inédit de la situation, espèrent tirer leur épingle du jeu, montrer comment «pour moi c’est pas pareil». C’est pour ces raisons qu’un doute nous prend, quand on constate dans les capacités artistiques de Julien Doré quelque chose de beaucoup plus évident que pour tous les techniciens de la vocalisation sans âme qui se succèdent à Baltard. Sans oublier qu’avant de monter sur les planches de la Nouvelle Star, il officiait déjà au sein de deux groupes tout à fait honorables, les Jean D’Ormesson’s Disco Suicide et Dig Up Elvis, et qu’il maîtrise la guitare, le piano et l’ukulélé. Que fait-il là? L’exercice de la liberté artistique se pratique mal sur un plateau télé en prime time. Le jeu de l’indépendance est forcément suspect, au point qu’on a pu lire dans les Inrocks: «On votera quand même pour Tigane». Evidemment, un Julien qui gagne, ça embrouille; c’est tellement plus simple de laisser la télé-réalité dans son image beauf (moi qui vous parle, je n’ai bien sûr, comme il sied, que du mépris pour ces émissions et il y a encore deux mois, je ne comprenais pas l’expression «débriefing du prime»). Nick Cave et Herman Düne Julien est donc suspect de concilier le choix du très grand public et un esprit d’indépendance (parmi ses références musicales, il ne cite rien de moins que Nick Cave, Neil Young, Black Rebel Motorcycle Club, Black Keys ou Herman Düne). Mais il ne se révèlera pas moins manipulateur qu’un Johnny Rotten, pas moins complaisant qu’un David Bowie, pas moins pute qu’un James Brown, pas moins naïf qu’un Bono (intervertissez les adjectifs, ça marche aussi). L’histoire de la musique est ponctuée de dérives morales qui n’ont pas empêché les grands artistes de s’exprimer. Pas que les grands, d’ailleurs. Jean d’Ormesson avait promis de se tatouer en retour le nom de Julien sur le biceps (à quand le string léopard, Jean-d’O?); qu’il le fasse ou pas, ici à sonotone.ch, on se commet également dans une promesse délicate, celle de chroniquer l’album de Julien quand il sortira. Espérons alors que l’aiguille du phono fera moins mal que celle du tatoueur.