Un garcon un peu flou Il y a tellement de fumée dans la petite salle du Fri-son où Badly Drawn Boy, alias Damon Gough, accorde ses interviews, qu’on a de la peine à voir où il se trouve. C’est aussi qu’il n’est pas très grand, ce que je constate quand il se lève pour me saluer. Je vois qu’il est encore plus nerveux que moi – aussi rouge que son t-shirt. Le reste de sa tenue n’est pas d’un grand intérêt, et non, on ne saura pas aujourd’hui ce que le garçon mal dessiné cache sous son sempiternel bonnet de laine (une cartouche de Marlboro lights?). Rien d’autre certainement qu’un catalogue impressionnant de parfaites pop-songs, à écrire ou déjà écrites, comme celles que contient son dernier album, Born in the UK, chroniqué dans ces colonnes il y a quelques semaines. Sonotone : Je me souviens vous avoir vu en 2001, juste après la sortie de votre 1er album. Vous aviez fait passer une photo de votre petite fille dans le public, qui vous l’a rendue après un tour de la salle. Pourriez-vous faire la même chose aujourd’hui, après 5 albums? BDB : Cette histoire de photo avait commencé à Belfast, pendant un concert plutôt nul… Par diversion, j’ai eu l’idée de faire passer cette photo, je l’ai fait ensuite plusieurs fois durant cette tournée. C’est drôle que tu mentionnes cette anecdote, parce que je me suis souvent dit que d’écrire des albums était assez similaire au fait d’être père. Je me le suis dit dès cette époque, où à quelques mois d’intervalle j’ai eu mon premier enfant et fait mon premier album. Pour répondre à ta question, je ne recommencerais pas cette expérience aujourd’hui, parce que ça ne serait plus spontané. Mais si je le faisais, oui, je récupérerais certainement la photo. J’ai la chance d’avoir un public plutôt sympa! S. : Cette image de père de famille ne colle pas vraiment avec la perception qu’ont les gens du chanteur pop anglais… BDB : C’est vrai, mais c’est assez curieux. Quand on y pense, John Lennon à l’époque de sa carrière solo ne chantait pratiquement que des chansons sur sa femme et ses enfants. Ce qui est dur, c’est de devoir se plier au rythme des tournées. Actuellement, je suis loin de chez moi pour 6 ou 7 concerts, ce qui fait une dizaine de jours. C’est plus pénible quand on tourne pendant 3 semaines, un mois. Là, ça devient difficile. Je me demande aussi si je ne ressens pas une sorte de honte toute catholique à laisser ma famille à la maison. S. : Est-ce que votre changement de label (passage d’XL Recordings, une petite structure, à EMI) influence votre quotidien sur ce plan? BDB : Pas vraiment. En fait, la transition a été longue et lente entre XL et EMI. J’avais déjà signé chez ces derniers quand j’étais en train de faire mon album précédent, One plus one is one. Cela fait donc 3 ans, et je ne vois pas beaucoup de différences dans le traitement. Par exemple, personne ne m’a obligé à sortir Born in the UK à la rentrée de septembre, ce qui arrive parfois. Je suis content d’avoir évité cette contrainte, qui fait que ton album se perd dans le lot de la concurrence. S. : Que pensez-vous du téléchargement musical sur Internet? BDB : Je n’aime pas beaucoup ça. Ce qui me dérange, d’ailleurs, est moins l’aspect illégal de certains types de téléchargement que le mode de vente qu’imposent les structures légales, qui vendent la musique sous forme de chansons principalement. Or je cherche à mettre sur pied des albums entiers, dont la valeur est, selon moi, différente de celle d’une simple compilation de chansons. S. : En parlant de ventes, celles de Born in the UK ont-elles été à la mesure de vos attentes? BDB : En fait, pas vraiment. Je suis assez déçu, je dois dire. L’album est entré à la 17e place du classement anglais, puis l’a quitté la semaine suivante. Quand je vois le nombre de mauvais artistes qui squattent les premières places, je trouve ça assez décourageant. Mais après tout, ça n’est encore que le début, et aucun de mes albums n’a vraiment cartonné dès sa sortie. Peut-être que ce sera un de ces disques, comme Bewilderbeast (le premier album, qui avait gagné le prestigieux Mercury Prize, ndlr), auxquels les gens s’attachent sur la longueur. S. : À la rédaction de Sonotone, nous pensons qu’il s’agit du meilleur album que vous ayez fait depuis Bewilderbeast. Peut-on parler de nouveau départ? BDB : (Il réfléchit un moment) Je ne trouve pas que mon premier album soit le meilleur. Pour moi en tout cas, Born in the UK est bien plus abouti. Je lui préfère aussi One plus one is one, et je pense que si chacun de ces disques avait été mon premier album, ils auraient été accueillis aussi bien. Je ne le vois pas comme un grand tournant dans ma carrière. S. : Êtes-vous fier d’être anglais? Comment vous situez-vous par rapport à l’attitude critique d’un Morrissey qui depuis des années vit à l’étranger, vous qui êtes un de ses grands fans? BDB : Ce n’est pas vraiment une fierté – disons que c’est une réaction par rapport à un manque initial de fierté et d’identité, au niveau du langage notamment. C’est une autre forme de questionnement sur l’appartenance nationale - comme l’avaient posé en leur temps les Smiths avec The Queen Is Dead - juste un peu moins radicale. Et Morrissey fait ce qu’il veut. Pour ma part, je vis toujours à Manchester une vie à peu près normale. Quand je vois Liam Gallagher qui reste à Londres où les paparazzis sont légion, je me dis qu’il a du courage et je ne me plains pas d’être abordé dans la rue de temps en temps.