Trois Genevois au sommet de leur art Les groupes suisses qui sortent du lot sont relativement rares. Les trois musiciens genevois de Sinner DC en font partie. Devenus maîtres dans l'art de dompter leurs diverses influences, ils produisent une musique à la croisée des chemins, entre pop planante et électronique subtile. Le trio a débuté sa carrière au milieu des années 90 avec un son rock tout ce qu'il y a de plus conventionnel. En pleine vague britpop, les rivages anglais n'étaient pas très éloignés. Deux albums plus tard, ils sortent "Ursa Major", un ovni musical au pays des montres et du chocolat. Cet album original, composé de sons atmosphériques posés sur de belles mélodies, les révèlera. "Nous voulions nous détacher de nos influences britanniques et faire quelque chose d'un peu plus personnel. En fait, nous avons découvert notre véritable identité", résume Manuel Bravo, le chanteur et guitariste du groupe. Un parcours qui n'est pas sans rappeler celui de leurs illustres prédécesseurs genevois, les Young Gods, passés du rock industriel à l'ambient. Cette évolution coïncide avec l'acquisition de leur propre studio, un espace qui permet aux trois musiciens de laisser libre cours à leur imagination sans contraintes de temps. Le mouvement se poursuivra sur l'album suivant, jusqu'au cinquième, "Mount Age", sorti mi-juin, qui pousse l'expérimentation encore plus loin. "Nous avons constaté que les titres les mieux accueillis sur l'album précédent étaient les plus radicaux, nous avons donc décidé d'aller au bout de cette idée. Nous avons désormais fini d'élaborer notre propre vocabulaire", relate Manuel Bravo. Si le son du groupe d'aujourd'hui n'a plus grand-chose à voir avec les fanfaronnades pleines de guitares des débuts, les trois membres de Sinner DC identifient tout de même un fil rouge qui traverse l'ensemble de leur œuvre : un certain son éthéré qui doit beaucoup à l'ambient inventée par Brian Eno, l'une de leurs principales influences. "Sur notre premier album, il y avait déjà un morceau avec une boucle, qui préfigurait notre penchant pour l'électronique. En fait, nous essayions déjà d'en faire, sans savoir encore comment." Parmi leurs autres références, ils citent en vrac : "l'électro du label allemand Kompakt, les Spacemen 3, Aphex Twin, My Bloody Valentine, les Stooges ou encore les violons utilisés sur certains morceaux des années 60." De ce mélange incongru d'influences, ils tirent une identité ni complètement rock, ni entièrement électronique. "Notre musique comporte encore de nombreux sons naturels. Et sur scène nous prenons des risques avec de vrais instruments, de vrais musiciens. Cela nous évite de nous enfermer dans un seul genre." La notion même de "groupe électronique" les place à part dans le monde des DJ's et du clubbing. "Récemment, nous avons joué en Ecosse dans le cadre d'une soirée électro et les gens étaient tout étonnés de voir un groupe arriver sur scène avec des amplis et une batterie." Cette approche tournée vers les samples et les sons digitaux les a en outre amenés à illustrer leurs prestations scéniques d'images en mouvement. Une collaboration s'est ainsi nouée avec la vidéaste genevoise Alexia Turlin, qui produit toutes les vidéos projetées lors des concerts de Sinner DC. "Maintenant que nous sommes sortis de cette culture rock exhibitionniste, nous voulons donner autre chose à voir aux spectateurs que le chanteur du groupe", explique Manuel Bravo. À l'heure actuelle, même si le trio vient de signer sur Ai Records, un label londonien qui monte, il ne vit pas de sa musique. Travaillant à mi-temps, respectivement à la radio, au service de la promotion culturelle de la ville de Genève ou comme bagagiste, les membres de Sinner DC ne peuvent pas se consacrer entièrement à l'écriture de chansons. Ils refusent toutefois de mettre la faute sur leur origine suisse. "Il y a dix ans, cela avait un sens de dire qu'on avait de la peine à percer parce qu'on était un groupe genevois. Tout se passait alors à Paris ou New York. Mais, aujourd'hui, l'internet a tout changé. Une toile d'araignée se tisse par affinités entre des artistes, des labels et des auditeurs du monde entier. À titre d'exemple, Kompakt vient de signer des Chiliens", note Julien Amey, le bassiste. Il y voit une "mondialisation positive de la scène musicale". Mais pas question, pour autant, de "tout bazarder gratuitement sur le net'". Il s'agit d'échantillonner, de sélectionner quelques morceaux à mettre en ligne, pour faire envie à l'internaute. Sinner DC a ainsi mis trois titres à disposition sur son site et a participé à la blogothèque de L'Hebdo, où les morceaux ne restent en ligne qu'un mois. Un groupe qui regarde vers l'avenir, mais sans y laisser son âme.