Luz, le plus rock’n roll des dessinateurs Quand on le voit pour la première fois, on a de la peine à y croire: Renald Luzier ressemble trait pour trait à Luz, son personnage de BD. On s’attendait à un vague air de familiarité mais pas à cela: la même petite moustache, la même posture juste un peu voûtée et le même enthousiasme communicatif pour tout ce qui touche au rock. Dans le courant de la soirée – qui le verra enflammer la piste de danse du For Noise Festival avec un DJ set d’anthologie – il enlèvera même son t-shirt pour se trémousser à torse nu. Comme dans le bouquin. Pour Sonotone, il évoque le dessin, Mark E. Smith et…Adriano Celentano. Sonotone : D’où te vient l’inspiration pour tes histoires ? Luz : Les albums que j’ai faits sur la musique n’étaient pas prévus pour être publiés au départ. J’ai commencé à rédiger des fanzines parce que je ressentais la nécessité de parler des choses que j’aimais plutôt que de dessiner toujours en «contre». À force de faire du dessin politique, je travaillais à longueur de journée avec des personnages que je n’aimais pas. J’ai eu un peu besoin de souffler. Et comme pour souffler je vais voir des concerts et j’écoute de la musique – ça me maintient en vie – je me suis dit que je devrais dessiner ce monde-là. Cela a été salutaire pour moi, même si je continue à faire du dessin politique. La journée je dessine des Villepin, des Chirac, des Bush, et le soir je dessine des gens qui dansent, des Franz Ferdinand. Au départ, les fanzines n’étaient distribués qu’à quelques personnes. Je voulais me faire plaisir sans entrer dans une logique marchande. J’ai accumulé plein de dessins, plein d’histoires et un jour, quelqu’un m’a proposé de tout mettre dans un bouquin. Le premier album était donc surtout une compilation des fanzines. Le dernier, en revanche, est un poil plus construit, mais je continue à le faire avant tout pour moi. Je ne veux pas avoir l’impression que je dois expliquer l’histoire de la musique. Je veux pouvoir parler de Le Tigre sans faire l’historique du punk-rock. Ce sont des bouquins par accident, en fait. S. : Les références musicales dans tes albums sont plutôt pointues. Parle-nous de tes groupes indispensables… L. : LCD Soundsystem, que j’ai découvert - grâce à une pilule d’extasy - à une période où j’écoutais plutôt du post-punk. Ça m’a ouvert la tête et l’esprit. Après cette expérience, je me suis mis à danser comme un porc ailleurs que dans les concerts, aussi dans les clubs. En fait, mon comprimé d’exta c’était LCD Soundsystem. Ce qu’ils font me touche. Il n’y a pas besoin d’écrire de textes politiques pour faire de la musique politique. Pour moi, Donna Summer c’est beaucoup plus politique que Noir Désir. Adriano Celentano. Quand j’avais une dizaine d’années, j’allais acheter des disques dans un petit marché à côté de chez mes parents. Je pouvais en acheter trois pour cinq francs. Du coup, je prenais tout et n’importe quoi. YMCA des Village People, mais aussi Adriano Celentano. Ce 45 tours, je dansais comme un lutin dessus. Ça me fait plaisir aujourd’hui de pouvoir le ressortir et de le passer quand je mixe. Faire danser les gens sur un disque qui me faisait danser quand j’avais 11 ans, alors que j’en ai 34, fait partie des petites beautés de la vie. J’aime particulièrement un morceau de face B qui s’appelle «Disc-Jockey». Moon in June de Soft Machine, écrit par Robert Wyatt. C’est un morceau de 18 minutes, dont chaque note me bouleverse. S. : Toutes les mésaventures qui t’arrivent dans tes albums sont véridiques ? L. : Oui, tout est vrai. Sinon ce ne serait pas drôle ! La réalité est beaucoup plus drôle que ce qu’on imagine…Cependant, le personnage dans mes albums est à la fois moi et pas moi. Il n’est qu’une partie de moi. Je n’ai pas envie de me faire chier à raconter les choses sombres qui sont en moi, de faire le nombriliste qui dit «Regardez comme je suis malheureux». Je préfère mettre en avant le côté un peu absurde, un peu imbécile et couillon du personnage qui est en moi. S. : Pourquoi t’être représenté toi-même comme personnage principal plutôt que d’avoir créé un héros de toutes pièces ? L. : La facilité. J’ai de la peine à créer des mondes de toutes pièces, et il y a suffisamment de choses dans la réalité pour raconter des histoires. Les gens sont toujours en train de montrer une parcelle d’eux-mêmes. Et moi je m’en sers pour imaginer des histoires. La réalité me suffit pour trouver des narrations nouvelles. Je ne peux pas être un Isaac Asimov et inventer des mondes parallèles. Je ne sais pas faire ça. Je suis en train d’essayer de le faire, pour un livre, mais c’est très compliqué et ça prend du temps. Cela fait déjà des mois que je suis dessus et je pense que je vais abandonner. S. :Tu n’est pas tendre avec toi-même lorsque tu te dessines… L. : Je n’avais pas le choix ! Les premiers dessins, je les ai donnés à des connaissances. Si j’avais essayé d’enjoliver les choses, ils m’auraient chambré. Et si on veut créer une complicité avec ses lecteurs, on ne peut pas tricher. Moi je suis un peu couillon, pas très cohérent dans ma vie et, de temps en temps, je danse torse nu, voilà. La seule chose qui me fasse peur, c’est de devenir entièrement Luz. Rénald Luzier essaye de prendre ses distances avec Luz. Ou alors, c’est peut-être Luz qui dessine et Rénald Luzier qui… S. : Mark E. Smith a-t-il lu «The Joke» (un album sur le leader de The Fall)? L. : Je devais venir au concert de The Fall à Lausanne, mais je n’ai pas pu y aller. J’ai alors envoyé un bouquin pour qu’on le donne à Mark E. Smith. Le groupe a mis la main dessus en premier. D’après ce que j’ai compris, il s’est plutôt marré en lisant l’album, il était même un peu rigolard. Mark E. Smith, en revanche, a fait la gueule quand il a vu les dessins. Et une semaine plus tard, tout le groupe a été viré ! Je ne sais pas s’il y a un rapport avec mon album, mais ça me plaît bien d’imaginer qu’il y en a un… S. : Comment a débuté ta collaboration avec le Magic! ? L. : J’ai commencé par contacter les Inrocks, mais tout était trop compliqué avec eux. Je me suis alors tourné vers le Magic! et ils m’ont commandé un premier dessin. J’ai mis en images l’épisode du comprimé d’exta et de LCD Soundsystem, soit une histoire sur un groupe assez éloigné de l’univers musical du magazine et qui parle de drogue en plus. J’étais sûr qu’ils le refuseraient. Mais ils l’ont passé tel quel. Depuis ce jour, je sais que j’ai une absolue liberté, que je peux faire ce que je veux dans le Magic!