Lorsque Nathan, bassiste et chanteur du trio américian Trans Am, entre dans les loges du Romandie où j’attends que l’un d’eux me consacre quelques minutes, c’est pour farfouiller dans son sac et en sortir un gros casque d’écoute. Il m’explique qu’il s’apprête à écouter des chants tantriques de moines Gyütö, que c’est une manière d’évacuer le stress, de se vider la tête avant son concert. Je ne comprends pas tout ce qu’il dit car le soundcheck des Genevois de Commodor vient de commencer, ils n’y vont pas de main morte et l’isolation est inexistante. Finalement Seb le batteur, préposé à l’interview, arrive aussi mais se défile. Le pauvre Nathan en sera pour ses frais, forcé de reporter sa séance méditative à plus tard. C’est pourtant avec une gentillesse et une générosité tout orientales qu’il répondra in extenso à mes questions. Vous êtes un groupe beaucoup plus confidentiel en Europe qu’aux Etats-Unis, où après huit albums, une communauté solide de fans s’est développée. Comment se passe une tournée de ce côté de l’Atlantique, quelles sont les différences à jouer ici? La différence la plus importante que j’ai constatée, nous l’avons vécue encore récemment au tout début de notre tournée, à la Cartonnerie de Reims. C’est un endroit très soigné, où l’équipement est neuf et le personnel aimable et compétent… et nous avons joué devant 60 personnes! Pour moi la différence réside dans l’absence générale de fonds alloués à ce genre d’endroits aux Etats-Unis. Mais par ailleurs les pays européens sont très différents; j’aime beaucoup les ambiances des salles du nord de l’Europe en général. Quoiqu’une fois, nous avions joué aux Pays-Bas devant un public totalement silencieux. Nous étions persuadés d’avoir déçu tout le monde. Et puis un type est venu me voir après le concert pour me dire qu’il n’avait rien vu de meilleur depuis 15 ans… Peut-être que la différence entre l’Amérique et l’Europe réside dans la façon d’appréhender la musique que nous jouons. Chez nous, ça tient du divertissement. Ici, c’est de la culture! Au niveau de votre musique, précisément, vous semblez ne pas adopter les codes classiques de hiérarchie entre les instruments. Chez vous la batterie est très mise en avant. Comment écrivez-vous vos chansons? Globalement, nous procédons plutôt par jams, mais nous avons passé par tous les stades possibles d’écriture de chansons, il me semble. Au fil des ans, il s’est développé une série de règles tacite entre nous, par lesquelles un titre voit le jour. C’est un procédé collectif. Parfois aussi l’addition d’un nouvel instrument débouche sur une nouvelle chanson. Et c’est vrai que la batterie est aussi importante que les autres instruments; d’ailleurs notre disposition scénique reflète cet état d’esprit, la batterie est très en avant, on est quasiment de front tous les trois. Comme Seb est un batteur talentueux, cela vaut la peine de pouvoir le voir. D’après certaines photos que j’ai vues sur le net, il vous arrive de brûler la batterie en fin de concert? C’est votre intention ce soir? C’est peu probable! (rires) Mais c’est une bonne idée en fait. Il nous est arrivé de faire des mauvais concerts à la fin desquels on brûlait des trucs sur scène, ce qui sauvait la soirée de certains! Mais depuis qu’il y a eu cet incendie dans un club aux Etats-Unis qui a fait 100 morts (un concert de Great White en 2003 dont les installations pyrotechniques ont réduit la salle en cendres, ndlr), les gens ont commencé à devenir très nerveux avec ces questions. Tu t’es personnellement impliqué dans la lutte anti-Bush et dans la politique américaine. Que penses-tu de la situation, aujourd’hui? Il faut dire que j’ai pas mal vécu en Nouvelle-Zélande ces derniers temps, et je n’ai pas tellement fait attention aux événements les plus récents. Mais ce désintérêt est symptomatique de ce que je pense, à savoir que le camp démocrate est à peu près aussi pathétique que le camp républicain… Je soutiendrai Obama et je voterai pour lui, mais je ne me fais plus aucune illusion quant à la capacité des politiciens actuels à diriger notre pays correctement. Surtout quand on voit que nos médias n’ont aucun respect des principes d’équité et de transparence qui devrait les caractériser. A partir du moment où ils ne permettent pas à leur public de penser par lui-même, il ne peut rien arriver de bon. J’ai appris que vous alliez travailler pour la B.O. d’un film d’horreur? Oui! On aime beaucoup l’idée. Maintenant, c’est un film assez modeste qui met du temps à se mettre en place. Ce projet, «The lost girl», sera un film d’horreur mais aussi un peu S.F., avec des cannibales et des loups-garous! Le groupe de prog-rock italien Goblin, qui avait réalisé les bandes-son de certains films de Dario Argento, est-il une influence pour vous? Absolument, même si on ne les connaît pas depuis très longtemps. Un fan nous a donné une cassette un jour avec ce groupe dessus, en disant qu’on sonnait un peu comme eux et on a trouvé la comparaison bizarre, mais assez marrante. Nous devons être un peu prog, au fond… Et pendant qu’on en est à ce chapitre, vous avez aussi travaillé pour un jeu vidéo, non? (soupir)… Oui, mais ça a été une déception… On ne s’était pas bien renseignés sur le jeu en question, c’est un jeu avec des avions qui s’appelle «Afterburner», et nous nous sommes rendus compte que Mc Donnell Douglas ou une quelconque de ces firmes d’armement avait acheté des espaces publicitaires dans ce jeu. Et on n’est pas trop contents d’être associés, même indirectement, à un constructeur militaire, comme tu peux l’imaginer! Finalement, si vous deviez conseiller à nos lecteurs qui ne vous connaîtraient pas l’un ou l’autre de vos nombreux albums, sur lequel se porterait votre choix? Eh bien… Je dirais d’une part le dernier, parce qu’on l’aime bien (Sex Change, chroniqué dans ces colonnes en janvier 2007, ndlr), et aussi les albums Futureworld (1999) et Red Line (2000) qui sont très cohérents et qui ont bien résisté aux assauts du temps.