Ils ressemblent à des étudiants en physique. Petites lunettes rondes et chemise à carreau, ce sont les anti-Klaxons. Regardant leurs chaussures davantage que le public lors de leur puissante prestation scénique à Lausanne début novembre, ils donnent l'impression qu'ils seraient plus heureux dans leur local de répèt' à bidouiller leurs guitares pour en faire sortir le mur de son le plus abouti possible que devant cette foule de gens qui ont l'air d'apprécier leur musique. Nick Talbot, la tête pensante de Gravenhurst confirme: "La plupart des groupes tentent de recapturer leur son live sur disque. Nous faisons le contraire: nous essayons de reproduire notre son de studio lorsque nous sommes sur scène." Venu au Romandie présenter son cinquième album, le magistral The Western Lands, ce Britannique originaire de Bristol s'est confié à Sonotone. Sonotone: Votre dernier album a un son très inspiré du shoegazing, et plus généralement de la période du début des années 90. Vous sentez-vous effectivement héritiers de ce courant? Nick Talbot: Bien sûr! La troisième chanson de l'album, Hollow Men, fait ouvertement référence au shoegazing. Certaines parties sont même à la limite du plagiat de My Bloody Valentine ou Hüsker Dü. Mais ce n'est pas grave, puisque nous sommes les seuls à faire ce type de musique actuellement. Les autres groupes sont trop occupés à plagier toutes sortes d'autres personnes. Il ne faut pas oublier que le shoegazing est un courant musical qui n'a pas duré bien longtemps, du moins en Angleterre. La presse musicale s'en est très vite détournée, avec l'arrivée du grunge. Des groupes comme Slowdive ont même été attaqués très durement par cette presse. En Europe et aux Etats-Unis, en revanche, ces groupes ont continué d'être populaires et le sont toujours. Je me souviens de mes débuts à l'université – en pleine vague britpop: lorsque je disais écouter Slowdive, on me regardait de travers. J'ai passé des années à être complètement ringard. Maintenant, cela va mieux… Sonotone: Votre musique reste est très en marge des tendances actuelles en Grande-Bretagne (fluokids, new rock)… Nick: Effectivement. Nous ne faisons pas partie d'un groupe à coupe de cheveux (haircut band, intraduisible, ndlr). Et je crois que quiconque se trouve dans ce cas ambitionne de sortir un jour un album qui deviendra un classique, qui ira au-delà de la simple mode. Mais les choses fonctionnement parfois assez bizarrement: l'un de mes albums préférés – un classique pour moi – est Semtex de Third Eye Foundation. Or, il n'est pas du tout perçu comme tel. Personne ne mentionne jamais ce disque lorsqu'on liste les meilleurs albums de ces dernières années. Sonotone: Votre son est aussi très américain, alors que vous êtes anglais. Nick: C'est vrai? On ne me la jamais dit. Je suppose qu'il faut y voir le résultat de plusieurs de mes autres influences: Sonic Youth, Low, Yo La Tengo, Suicide. Ces groupes sont venus s'ajouter aux formations anglaises que j'écoutais déjà (Cure, The Smiths, Joy Division, Ride) à partir du moment où j'ai commencé à jouer de la guitare. Sonotone: Et le nom de l'album, The Western Lands? Nick: L'ouest, ce n'est pas qu'aux Etats-Unis. Nous avons aussi des contrées de l'ouest en Grande-Bretagne. Je viens de là. Sonotone: Comment se passe l'écriture des morceaux? Qu'est ce qui vient en premier, la guitare ou les paroles? Nick: C'est un processus qui mêle deux éléments se produisant en parallèle: j'expérimente des nouveaux sons avec ma guitare tout en écrivant des paroles. Je me construis ainsi un pool de riffs et de bouts de phrase, que je finis par associer jusqu'à obtenir le bon résultat. J'ai lu récemment un ouvrage intitulé "Songwriters on songwriting" où divers musiciens, comme Bob Dylan ou Suzanne Vega, expliquaient comment ils font pour composer. Ce qui en ressort, c'est que tous ont l'impression à chaque nouvelle chanson qu'ils ne seront pas capables d'en écrire une autre. Aucun n'a vraiment l'air de savoir ce qu'il fait, d'avoir un contrôle sur le processus. A l'inverse, avec les paroles, on se trouve en territoire moins mouvant. Sonotone: Vous êtes sur le label Warp, plutôt connu pour la musique électronique. Pourquoi? Nick: Cela fait déjà un moment que Warp promeut des artistes rock. Allez demander à Maxïmo Park ou Grizzly Bear s'ils se sentent électro! Je crois que Steve (le patron, ndlr) signe simplement ce qui lui plait, indépendamment du style musical. Sonotone: Et qu'en est-il de ton projet solo, Exercice One? Nick: Ca c'était moi à 15 ans avec un 4 pistes. Les chansons étaient enregistrées sur cassette et je n'en ai pas distribué plus de 50 copies. D'ailleurs, cela me déprime un peu que les gens s'en souviennent. Le nom venait d'une chanson de Joy Division, qui est également une grande influence pour moi. Sonotone: Tu écris aussi sur un blog (http://policediversnotebook.blogspot.com). Tu y fais des commentaires acides sur tout un tas de sujets, allant de la politique au cinéma. Nick: Je suis musicien, mais aussi un journaliste musical frustré. J'adorerais écrire dans un canard comme le Daily Mail, j'y ferais des commentaires enflammés d'extrême droite juste pour énerver les gens. Je pense qu'il est bon de donner tous les matins aux gens quelque chose qu'ils puissent détester. Aussi, la carrière d'un musicien n'est pas éternelle. Je prépare déjà la suite…