Situons la scène: mon entretien avec la chanteuse Barbara Carlotti et le guitariste Jean-Pierre Petit se déroule dans la chambre d'hôtel 317 du Lausanne Palace, durant l'après-midi ensoleillée du 27 novembre 2008. Ils étaient alors en train de travailler sur Musik und Cognac, le projet anglophone auquel participe aussi Benjamin Esdraffo, un autre musicien accompagnant Barbara. La discussion s'engage tout de suite sur les vertus comparées de la chanson française et de la pop anglaise. Pour Barbara, il est clair que la différence essentielle tient à l'aspect littéraire de la chanson française, alors que la pop anglaise permet de jouer sur un plus grand registre de références. Mais la chanteuse refuse de choisir entre ces deux voies et ne se reconnaît pas dans ce que l'on nomme aujourd'hui la "nouvelle chanson française", plutôt liée à des chanteurs "seventies" comme Alain Souchon. Elle ne se veut pas non plus une chanteuse "à voix", même si elle en est tout à fait capable techniquement. Pour elle, le fait d'écrire sur une base mélodique constitue déjà une grosse différence avec la tradition de la chanson française "à textes" - ou avec des chanteurs comme Léonard Cohen. Coïncidence fortuite Quand il s'agit de citer un songwriter qui pourrait lui servir de modèle, c'est Robert Wyatt, qu'elle est justement en train d'écouter, qui lui vient à l'esprit: voilà un musicien qui peut chanter aussi bien en espagnol qu'en anglais et dont la singularité va de pair avec la qualité de ses compositions. "La France a trop longtemps cru qu'elle n'avait que des 'génies littéraires'", note-t-elle. Si Barbara écrit en français, c'est simplement parce que c'est sa langue. Elle ne se définit donc pas en tant que chanteuse "littéraire", mais bien plutôt comme une artiste désirant cultiver une certaine polyvalence, apte à faire fonctionner ensemble le jazz, le blues et le rock. Toute coïncidence serait donc purement fortuite entre elle et son homonyme "rive-gauche" des sixties, la Barbara de L'Aigle Noir. Certes, Barbara Carlotti tient à mettre en valeur le livre en tant que bien culturel et reconnaît une certaine inclination à insérer des citations d'écrivains dans ses chansons (Anaïs Nin, par exemple). Mais tout cela participe d'un travail d'imprégnation, d'un rapport plus général aux arts et à l'esthétique, où la musique, la littérature et le cinéma interagissent. C'est dans cette mesure qu'elle a besoin de concevoir une chanson comme un récit, de s'appuyer sur une écriture en plans séquences, une démarche à rapprocher de celle de Divine Comedy ou de celle des Kinks, avec leur morceau Two Sisters. Toujours dans cette idée d'un mélange vital des genres et après une brève comparaison entre le panorama du lac Léman et la Corse de son enfance, elle relève les opportunités que la mondialisation offre à la musique et me confie, à ce sujet, l'admiration qu'elle porte à son amie Armelle Pioline, la chanteuse d'Holden, qui bénéficie actuellement d'un succès "monstre" au Chili (il est vrai qu'Armelle parle aussi espagnol…). Elle-même estime s'être donnée les moyens d'échapper au formatage en signant avec la maison de disque Beggars, via le prestigieux label 4AD, car on ne lui impose pas de directeur artistique. Lee & Nancy La discussion a fini par rouler sur l'une de ses dernières compositions: par son swing, Les Italiens évoque Adriano Celentano, et raconte une sorte de conte d'été rohmérien chantant à la fois l'amour pour les ragazzis en Vespa et celui de la lecture, puisque le titre se réfère à un texte de Mathieu Riboulet, l'auteur des "Amants des Morts". C'est alors que l'on revient à la collaboration entre Barbara Carlotti et Jean-Pierre Petit, qui était déjà auteur et duettiste pour le titre Charlie The Model. Depuis leur rencontre en 2002, ils n'ont cessé de travailler et de se produire ensemble – même si Jean-Pierre participe à d'autres formations en parallèle, comme son groupe Françoise. Et là, surprise: sur ma suggestion, la comparaison avec le duo formé par Lee Hazlewood et Nancy Sinatra plaît plutôt à Jean-Pierre, tandis que Barbara semble n'y avoir jamais songé… C'est à ce moment que je quitte la chambre 317, afin de les laisser reprendre Musik und Cognac.