A l'origine, il y avait Spacemen 3, un groupe culte reconnaissable entre mille à ses guitares bourdonnantes, ses accords minimalistes répétés en boucle et son chant faussement doucereux. Une formation dont on retrouve l'influence autant dans le shoegazing que chez Galaxy 500 ou Bardo Pond et – plus tard – dans le post-rock. Un groupe, enfin, dont la raison d'être était de "prendre de la drogue pour faire de la musique sur laquelle on peut prend prendre de la drogue." Derrière cette aventure, deux hommes: Jason Pierce et Peter Kember. Une fois les dernières cendres de Spacemen 3 retombées, en 1991, le premier s'en est allé monter Spiritualized, obtenant un succès immédiat et devenant une véritable star Outre-Manche. Le second fonde Spectrum, une formation qui vivote sur les marges du grand cirque de la musique indie. Pourtant, ces deux groupes en S sont les deux facettes d'une même pièce. Les deux moitiés originales du trait de génie que fut Spacemen 3. Simplement, l'un a choisi de polir son diamant, l'autre de le garder brut. Rencontre avec Peter Kember à l'occasion de son passage à Lausanne, au Romandie, avec Spectrum. Vous venez de sortir un nouvel album de Spectrum, le premier depuis dix ans (Indian Giver en 2008). Pourquoi avoir attendu si longtemps? Cela fait 20 ans que je fais de la musique avec Spectrum. Comme dans toute carrière, il y a des hauts et des bas. Ces dix dernières années, je ne voulais pas jouer devant un public qui n'était pas venu pour nous voir, qui ne voulait pas nous voir. Je me suis donc concentré sur Experimental Audio Research (son autre projet, ndlr), qui m'a permis de tenter des choses encore plus expérimentales. Mais tout a changé à partir du milieu des années 00's. L'internet, a permis une dissémination massive d'informations sur Spectrum et on a vu apparaître un nouveau public, qui s'est ajouté à la base de fans loyaux que nous avons depuis toujours. C'est cela qui m'a convaincu de faire un nouvel album. Aussi, My Bloody Valentine nous ont demandé d'ouvrir pour eux lors de leur tournée, l'année dernière. Nous jouions devant 30'000 personnes chaque soir. Il m'a semblé que cela valait la peine de réunir un vrai groupe à nouveau. Sur ce nouvel opus, vous collaborez avec Jim Dickinson (producteur et musicien de légende du sud des Etats-Unis, qui a produit des groupes comme Big Star, The Replacements ou Mudhoney, ndlr). Comment avez-vous fait pour associer des univers aussi différents? Nous venons de deux mondes différents, mais nous avons tous deux pour point commun de rechercher toujours la diversité au sein de nos univers respectifs. Jim Dickinson a joué avec Aretha Franklin, Bob Dylan ou les Rolling Stones, mais il fait aussi de la musique beaucoup plus expérimentale avec ses propres formations, notamment de l'ambient. J'ai toujours été un grand admirateur de ce qu'il fait. L'un des titres qui frappe le plus est un long morceau – inquiétant et psychédélique – intitulé The Lonesome Death Of Johnny Ace. On y voit le fantôme de Johnny Cash… Il s'agit en fait d'une histoire vraie. Johnny Ace a vraiment existé. C'est un crooner de R'n'B des années 50 qui s'est fait sauter la cervelle le jour de Noël dans un bordel de Memphis. La ligne de basse doit clairement quelque chose à Johnny Cash. Le truc drôle, c'est que le jour où on l'a enregistré, on a pris la voiture pour aller acheter de l'alcool dans un autre conté – celui où nous étions n'en vendait pas – et nous avons entendu à la radio que Johnny Cash venait de mourir… Sur cet album comme lors de vos prestations live, vous incluez aussi un certain nombre de reprises. Pourquoi? Pour l'album, nous manquions tout simplement de matière. Aussi, il me semblait intéressant d'intégrer certains bons morceaux sur lesquels Jim Dickinson avait travaillé, comme When Tomorrow Hits de Mudhoney, ou Hey Man (Amen), un titre de Spacemen 3 pour lequel nous avons eu la chance de bénéficier des joueurs de saxophone originaux d'Otis Redding. Cela ne se refusait pas. Quant aux concerts, je trouve que nous jouons ces morceaux mieux aujourd'hui qu'à l'époque. Le groupe en comprend mieux les subtilités. Le son est meilleur. Alors, pourquoi s'en priver? Justement, ce son – à la fois minimaliste et complexe – est votre signature. Il semble avoir peu évolué avec le temps… C'est exact. Les trois albums de Spacemen 3, par exemple, sont chacun construits sur la même base: des drones, un rythmique minimaliste, etc. En fait, on s'est imposé volontairement un certain nombre de limitations artistiques. Un cadre contraignant. Nous nous obligions à travailler toujours avec les mêmes morceaux ou éléments que nous assemblions simplement à chaque fois différemment. C'est moins simple que ça n'en a l'air. Essayez de jouer les mêmes deux accords pendant cinq minutes sans que cela soit chiant. Ce que nous faisons, c'est prendre des principes simples, qui sont ensuite délivrés d'une façon extrêmement complexe. Il s'agit d'une sorte d'étude sur la débrouille avec des ressources limitées! Vous utilisez de nombreux instruments vintage, notamment des synthés. Faites-vous partie de ces musiciens qui ne jurent que par l'analogique? C'est drôle: avant, le vintage était bon marché et le digital cher. Maintenant, c'est le contraire. Je ne suis pas contre le digital, mais on ne peut pas tout faire de cette façon. Je commence tout juste à comprendre toute la complexité de l'analogique, ce n'est pas le moment de passer à autre chose! Spacemen 3 est régulièrement cité comme influence par de nombreux groupes récents. Vous voyez la parenté? D'après ce qu'on me dit, je devrais entendre bien plus souvent le son des Spacemen 3 dans la musique contemporaine, que ce qui est le cas. J'ai toujours été honnête sur mes influences (Suicide, The Velvet Underground, The Stooges), alors je trouve normal que les groupes d'aujourd'hui le soient aussi. Je nous vois tous comme des maillons d'une longue chaîne. Nous continuons chacun, à notre manière, le travail entamé par ces illustres prédécesseurs. Qu'écoutez-vous? Dans les formations récentes, j'aime bien Animal Collective, Panda Bear, Deerhunter ou Cheval Sombre. Mais j'écoute surtout des trucs anciens, comme Kraftwerk que j'admire pour avoir réussi à parfaitement séparer les quatre éléments qui composent leur musique. Cela permet d'attirer l'attention de l'auditeur sur l'essentiel. Je ne suis pas fan de l'approche qui consiste à superposer les couches: à force d'ajouter des éléments, on finit par aller trop loin et introduire de la confusion. Des projets pour la suite? Demain, nous commençons à enregistrer un nouvel album à Bâle. Nous avons un ami là-bas. J'aime bien cette ville: l'atmosphère y est cool, il y a la cathédrale, c'est de là que vient l'inventeur du LSD, Albert Hofmann. Y a-t-il une chance pour que Spacemen 3 se reforme un jour? Je n'y serais pas opposé, mais je ne pense pas que Jason le voudrait. Il a eu bien plus de succès que moi en solo. D'ailleurs cela fait 20 ans que nous ne nous sommes pas parlés.