Une montagne argentée Montréal est connu pour sa montagne, le Mont-Royal, véritable poumon vert situé au cœur de la ville et coiffé d’une monumentale croix en son sommet, trace des premiers colons venus prêcher la religion catholique sur cette terre sauvage. Il faut désormais aussi compter avec une autre montagne, cette fois-ci sonore et d’argent, mais tout aussi imposante et ré-oxygénante: Thee Silver Mount Zion (SMZ). Ce collectif de musiciens propage - tels de nouveaux missionnaires du post-rock - leur parole dans différentes villes de France, de Suisse, de Belgique et d’Angleterre jusqu’au début du mois de mai. Ils regagneront ensuite Montréal pour y enregistrer les nouvelles chansons jouées lors de cette tournée sur leur label canadien Constellation. Un cinquième album est prévu d’ici à fin 2007. Rencontre avec le chanteur et guitariste Efrim Menuck à l’occasion de leur passage au Romandie. Des voix et des cordes Issu de la scène musicale montréalaise, ce groupe de musiciens est constitué de trois des dix membres du groupe phare de post-rock Godspeed You! Black Emporor (GSYBE). Fondé en 2000 par Efrim Menuck, guitariste gourou de Godspeed, Thee SMZ est composé pour sa part de sept personnes: deux guitaristes, un batteur, un contrebassiste, un violoncelliste et deux violonistes. Se situant aussi dans la mouvance post-rock, cette excroissance de GSYBE se distingue essentiellement de son «géniteur» par la forte présence de voix, celle d’Efrim au premier plan, accompagnée de celles des autres membres - dont deux voix féminines - et d’instruments à corde. Connu comme la version «orchestre de chambre» de GSYBE, Thee SMZ a une identité propre, tout en s’inscrivant dans le sillon de son père: «au début, l’idée était de fonder un plus petit groupe pour avoir plus de liberté et de souplesse, et de pouvoir s’exprimer non plus seulement par la musique, mais aussi par la parole. Il y a à l’origine de ce projet le besoin de communiquer de manière plus directe, à travers la présence de voix. La musique doit être à la fois musicale et lyrique». Une atmosphère Si la musique joue toujours un rôle important, elle est ici intrinsèquement liée aux voix. Celles-ci sont de véritables lignes mélodiques qui semblent venir des profondeurs, et sur lesquels viennent se poser les instruments, selon le principe de la superposition de boucles en continu. D’ailleurs, lorsqu’ils chantent en choeur, les musiciens se placent à une certaine distance du micro, permettant aux voix de gagner en amplitude et de se propager dans l’espace. Leur musique en devient atmosphérique, voire cinématographique, dans la mesure où les morceaux, dont la plupart font une dizaine de minutes, s’enchaînent de manière continue en une suite de séquences ininterrompues. À ce propos, signalons qu’Efrim a fait une école de cinéma et réalisé de petits films expérimentaux, dont sont tirés certains bruits ou voix que l’on entend sur les disques de GSYBE. Mais, comme il l’explique, « j’ai préféré revenir à la musique car je m’y sentais plus libre. Et elle me permettait de partager des choses avec d’autres musiciens, d’appartenir à un véritable collectif ». Une parole engagée Mais si la voix est d’abord envisagée comme un instrument, elle véhicule aussi des messages contestataires. Sur le très engagé Teddy Roosevelt’s Guns, extrait de leur dernier album, Efrim dénonce la position soumise du Canada envers la couronne d’Angleterre et son voisin américain. Si les paroles de leurs chansons ont valu à Thee SMZ d’être qualifié de groupe politique, Efrim réfute cet adjectif trop connoté: «Nous ne nous voyons pas comme un groupe politique. C’est un terme qu’on nous a accolés. Nous nous exprimons plutôt en tant que bons citoyens appartenant à une vraie démocratie sur divers sujets. Nous parlons aussi de la manière dont nous voyons le monde et de notre rapport à ce dernier. Mais nous ne prétendons pas véhiculer un message politique en tant que tel.» Un collectif La notion de collectivité semble être une valeur fondamentale pour Efrim et son groupe. On est frappé à la première écoute par le sentiment d’avoir à faire à une musique qui se rapproche d’une «transe» collective: le groupe se place toujours en demi-cercle sur scène, de manière à pouvoir se voir, communiquer et partager. Leur musique, faite avant tout de séquences répétitives et scandées qui s’amplifient progressivement, crée une véritable communion entre eux et le public: « Il y a une qualité humaine lors de nos concerts, dans la mesure où il y a, d’un côté, des gens qui font de la musique ensemble, et de l’autre, des gens qui écoutent ensemble. Les gens sont à la recherche de quelque chose de plus humain. Ils ont des besoins simples. Nous avons tous ces mêmes besoins ». Le but de Thee SMZ est de composer une musique faite d’une multitude d’instruments, qui finissent par ne faire qu’un seul son. Et c’est aussi ce qui se produit dans la salle: les spectateurs ont le sentiment de fusionner et de faire face à une masse sonore hypnotique de plus en plus compacte qui les envahit, en même temps qu’elle remplit l’air qu’ils respirent d’une douce mélancolie.